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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/694

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ou au-delà d’une frontière géographique. Les lecteurs des jeunes Revues voient grossir et grandir un groupe d’esprits très pénétrans, parfois très fortement armés de dialectique et de savoir, qui gravitent autour de ces idées. Il est facile de condamner ce groupe en bloc, il l’est moins de lui refuser sa part proportionnelle d’attraction dans la constellation sociale, part chaque jour croissante. Souvenons-nous des lazzis qui accueillirent, il y a peu d’années, l’apparition des symbolistes. A l’heure présente, la poésie française est forcée de compter avec ces jeunes obstinés. Ils n’en ont pas créé une nouvelle, oh ! que non ! mais ils ont réussi à rendre impossible la continuation de l’ancienne. C’est quelquefois le seul effet des révolutions, littéraires ou autres.

Peut-être faudra-t-il compter de même, en science et en philosophie, — en sociologie, pour employer leur mot baroque, — avec quelques idées de cet autre groupe dont Metchnikoff fut un des représentans. J’hésite à désigner ces jeunes écrivains par l’étiquette que certains d’entre eux acceptent et qu’on craint de prodiguer trop légèrement aux autres. Ils n’ont plus les immunités de Proudhon. Les crimes et les lois répressives des crimes ont créé une confusion redoutable entre des spéculations abstraites et les actes des odieux monomanes qui se réclament de ces spéculations. Il faut remettre à des temps plus paisibles, — à la fin d’une crise de folie furieuse, — l’étude qu’on aimerait faire sur la filiation de ces esprits : filiation facile à établir, en remontant la pente où roule depuis un demi-siècle la philosophie critique de l’histoire et des sciences sociales.

Ils n’édifieront rien ; mais si, comme les symbolistes, ils réussissaient à faire douter de ce qui existe, noire religion d’Etat serait la première en péril. On comprend que je n’entends point par là des cultes suspects, renfermés dans leurs temples, mais celui auquel l’Etat rend des hommages publics. Je ne relèverai ici qu’une observation sur ces contempteurs de tous les anciens dogmes. Ils sont aussi loin du XVIIIe que du XVIIe siècle ; ils renvoient dans le même passé nébuleux l’Encyclopédie et la Bible ; leur dédain pour les formules religieuses n’a d’égal que leur ironie à l’endroit des dogmes libéraux et des enthousiasmes humanitaires de 1789. J’ai marqué ce qu’ils pensent du dieu Progrès. Et s’ils vénèrent toujours la déesse Raison et la déesse Liberté, c’est avec la conviction qu’on a célébré jusqu’à ce jour un culte idolâtre et simoniaque sur les autels de ces divinités nationales. A les en croire, notre peuple est conduit et abusé depuis cent ans par des superstitions encore plus grossières que les précédentes. On le voit, ces impies ne menacent rien moins que la religion