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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/621

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« Si grand que soit, s’écriait-il, notre désir de trouver des différences entre nous, nous avons au fond une même histoire, puisque, contre le trône de doña Isabelle II, nous avons été conspirateurs, vous, et conspirateurs, nous ; révolutionnaires du 22 juin, vous, et révolutionnaires du 22 juin, nous ; condamnés, vous, en la personne de vos chefs, à la mort dans le garrot vil, et condamnés, nous, en notre propre personne ; vainqueurs d’Alcolea, vous, et vainqueurs, nous ; auteurs, vous, des trois jamais ! qui proscrivaient la maison de Bourbon, et auteurs, nous ; ministres et présidens de la République, vous, et ministres et présidens de la République, nous ; tous à la fin et, au fond, les mêmes, parce que tous nous portons plus ou moins les mêmes armes sur notre écu et les mêmes souvenirs autour de nos noms honorés, différens seulement par une faculté, par la mémoire, en nous brillante, en vous effacée et éteinte [1]. »

Tout ce que, pour leur part, M. Castelar et ses amis pouvaient alors promettre au gouvernement restauré, c’était leur bienveillance, benevolencia, mais une bienveillance passive et qu’ils définissaient ainsi : « Cela ne signifie pas tant une bonne volonté, un continuel concours, que la réprobation et l’éloignement des moyens révolutionnaires. Le mot bienveillance, en son acception politique, est le contraire du mot violence [2]. »

Mais, dès cet instant même, ils avaient commencé à voir que la monarchie n’était pas intraitable et que peut-être, à la longue, on pourrait faire par elle ce qu’on aurait dû, ce qu’on aurait pu, ce qu’on n’avait pas su faire par la république. Et les années se succédaient, et les libertés se succédaient, et à chaque liberté qui s’ajoutait aux autres, M. Castelar et la monarchie se rapprochaient l’un de l’autre ; on ne dit pas qu’il se rapprochait d’elle : c’était elle qui se rapprochait de lui. Elle se transformant, il se transformait, et avec lui, et avec elle, le parti républicain se transformait ; il devenait un parti sans programme, puisque la monarchie le lui enlevait pièce par pièce, qui ne luttait que pour une forme et contre une forme de gouvernement, pour une forme qui n’était pas contre une forme qui était, pour une forme qui avait avorté contre une forme qui se développait et durait.

M. Castelar sentait bien le mouvement, l’évolution qui les emportait, la Restauration et lui, vers le point où ils se toucheraient et se confondraient presque, et, dans le besoin qu’il a d’expliquer toute chose et de la rattacher aux causes générales, il

  1. Discursos de Emilio Castelar, 22 décembre 1882, sur la Formation de la gauche démocratique, IV, 192, 193.
  2. Ibid., p. 205.