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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/618

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pécheur d’âmes et de ce conducteur de foules, de cet assembleur d’étoiles et d’éclairs, un homme de gouvernement se dégageait. Il a dépouillé une à une ses illusions, comme un vêtement usé, et poursuivi sans cesse un lent travail de correction sur soi-même. Mais, la calomnie a beau faire : abandonner ses illusions, ce n’est pas mentira ses principes et reprendre, au besoin, ses amis, ce n’est pas les trahir.

Il est vrai que depuis vingt ans, l’histoire de la Restauration et l’histoire de M. Castelar se rencontrent, se rejoignent en leurs dates mémorables ; les transformations de la monarchie et ce qu’on nomme les transformations de M. Castelar coïncident et se correspondent. Mais on n’a pas tout dit, quand on l’a constaté, et il vaut la peine, avant de fulminer l’excommunication, d’examiner si c’est M. Castelar qui a évolué vers la monarchie, ou bien la monarchie qui a évolué vers M. Castelar ; si c’est lui qui, enfin, se serait fait monarchiste, ou bien elle qui s’est faite un peu républicaine.

Personne, plus énergiquement que don Emilio Castelar, n’a combattu la Restauration, telle qu’elle se présenta à l’origine, sous les espèces d’une monarchie qui semblait avoir appris moins encore qu’elle n’avait oublié, et sous les auspices de ce ministère-régence qu’il qualifiait de dictature et, par opposition à la sienne, de dictature injustifiable. Personne, plus dignement, plus noblement que lui, n’a parlé de la République, morte par la faute des républicains, n’a soutenu qu’elle avait ses fondemens dans le droit autant que n’importe quelle monarchie, et n’a revendiqué la responsabilité de ses actes. Personne, plus sévèrement que lui, n’a flétri la manie sacrilège des pronunciamientos, et cette espèce de défaillance chronique, qui livrait l’Espagne au caprice du premier général qui osait, tantôt à une copie de Monk et tantôt à une contrefaçon de Bonaparte. Personne, plus nettement et plus résolument, n’a répudié et les coups de force de la rue et les coups de force de la caserne. Personne, plus hautement et plus patiemment, n’a interrogé la Restauration, ne lui a dit : « Qui êtes-vous ? » et après : « Que serez-vous ? » Personne, plus impérieusement, ne l’a rappelée aux questions à résoudre et, de même que, sous la République, il était allé criant : « L’ordre ! l’ordre ! l’ordre ! » sous la Restauration, il est allé criant : « La liberté ! la liberté ! »

De 1874 à 1876, tant qu’on était en face du carlisme, M. Castelar interpellait la monarchie : « Assurez-nous l’ordre, afin que l’Espagne ne soit pas une Pologne méridionale ou la Turquie de l’Occident [1] ! » Tant que l’armée ne fut pas refaite : « Rétablissez

  1. Discursos parlamentarios y politicos de Emilio Castelar en la Restauracion, II, 56.