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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/608

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si ce n’est à coups d’emprunts, de plus en plus onéreux et de moins on moins faciles : le passé pèse sur le présent, qui charge inconsidérément l’avenir. Mais quel est donc l’Etat d’Europe qui ait géré, en bon père de famille, la fortune publique ? quel est celui dont le trésor soit plein, le crédit intact, le grand livre clos et les domaines sans hypothèques ? Tout au moins l’impôt rentre-t-il avec une suffisante exactitude, dans les provinces basques et navarraises comme dans les autres provinces, et ne va-t-il plus à d’autres caisses que celles de l’Etat.

Le commerce, en Espagne, souffre peut-être encore de quelque ataxie ou paralysie, mais ce n’est plus parce que l’argent se cache : il roule en Catalogne, et il roule en Biscaye pour de vastes entreprises, et il roule à Madrid pour les dépenses de luxe. Ce n’est pas davantage que les routes, à l’intérieur de la péninsule, ni les débouchés vers le continent soient interceptés par des bandes : les seules barrières qui les ferment et que les marchandises et l’argent ne peuvent forcer, sont les tarifs quasi prohibitifs que les nations de l’Europe s’opposent l’une à l’autre, pour protéger chacune d’elles, se condamnant ainsi à une sorte de régime cellulaire, comme si c’était se protéger que de s’isoler, et vivre que de regarder mourir son voisin.

L’Espagne, qui s’est presque guérie du séparatisme politique, aurait sans doute à se guérir du régionalisme économique, à concilier, à unifier dans un intérêt supérieur les intérêts différens du Nord-Est et du Nord-Ouest industriels, qui voudraient se réserver le marché national, et les intérêts du Midi, du Sud-Est, de l’Est agricoles, qui voudraient la mer ouverte toute large, il faudrait fondre en une même couleur les rougeâtres et grisâtres croupes des environs de Bilbao, les noires usines de Barcelone et le miracle de l’Espagne, les plaines andalouses, toutes vertes d’olives et toutes vermeilles et comme ensoleillées de blés. Mais où donc n’y aurait-il pas à résoudre un de ces problèmes ? où donc la lutte pour l’existence n’éclate-t-elle pas en tel ou tel de ces antagonismes meurtriers ? Où donc est-il, l’Etat européen qui ne se soit pas comme replié, recroquevillé, derrière une haie épineuse de taxes, surtaxes et droits différentiels, ainsi qu’aux approches de Séville les villages blancs et les fermes s’enveloppent, se couvrent d’aloès hérissés et de figuiers de Barbarie ?

Si le problème économique est à peu près le même en Espagne qu’il est ailleurs, la question ouvrière n’y revêt pas non plus une âpreté, une acuité particulières. Le paysan qui, le matin, avant l’aube, s’en va labourer ou faucher à plusieurs lieues de son hameau perdu se dit bien, quand il revient, après la nuit tombée,