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réellement. Elle languissait et périssait d’énervement et de consomption, dans un provisoire d’heure en heure. On disait : C’est une transition. En vérité, c’était une agonie, car l’agonie aussi est une transition. Non seulement la république n’était plus qu’une enveloppe crevée ; non seulement le pouvoir exécutif n’était plus, dans le fait, un pouvoir et n’exécutait rien ; non seulement il n’y avait plus qu’une ombre de gouvernement, mais il n’y avait presque plus qu’une ombre d’Espagne.

L’ordre public étant absent, tout ce qui naît de l’ordre et trouve dans l’ordre son aliment était exilé ou ruiné. Plus de finances : l’impôt, qui rentre toujours médiocrement en Espagne, ne rentrait plus ; l’argent se cachait, s’enterrait, ou bien, comme dans les provinces basques, on le portait plus volontiers aux cabecillas de don Carlos qu’aux agens du lise. Plus de commerce, puisque le commerce est fait de la double circulation de l’argent et des marchandises et que les marchandises restaient inutiles dans les magasins et l’argent, s’il y en avait, immobile dans ses cachettes. Plus de communications intérieures, ni de communications au dehors. L’Espagne était coupée en vingt morceaux et séparée de l’Europe. Les Pyrénées étaient infranchissables, sauf pour la contrebande de guerre. Les chemins étaient semés de chausse-trapes où trébuchaient les diligences ; les sentiers, barrés par des rocs, entre les fissures desquels passaient des gueules de tromblons. Don Carlos avait ses douaniers, comme le roi le plus authentique, et ses compagnons coureurs de montagnes, comme Hernani. Ce qu’ils arrêtaient surtout et détroussaient et meurtrissaient, c’était l’Espagne. Elle râlait sous leur talon, le souffle suspendu, le sang figé, en syncope.

Ah ! s’ils se lassaient de frapper et si elle pouvait s’enfuir de la caverne où ils la gardaient, comme elle se précipiterait dans ce qui s’ouvrirait devant elle, fût-ce le gouffre ! On eût voulu lui rendre l’absolutisme avec Ferdinand VII ou Charles IV avec Godoy, que, par lassitude et par peur, et pour avoir autant souffert d’un autre mal, elle eût peut-être tout accepté, quitte à faire six mois après, afin de s’en débarrasser, une révolution nouvelle. Et quelle aventure, en effet, ne valait pas mieux que cette fin qui ne finissait pas, donnant la sensation affreuse d’une vie de nation qui coule et se perd goutte à goutte !

Lorsque, le 29 décembre 1874, le général Martinez Campos vint pousser, à Sagonte, le cri de : Vive le roi Alphonse XII ! et lorsque, en pleine armée du Nord, face aux carlistes, et dans la chambre de Serrano, d’autres généraux répétèrent ce cri ; lorsque le capitaine général de Madrid, au mépris de toutes ses