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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/597

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quelques pas du Saint Pierre de Madox Brown, la tête douloureusement renversée, la gorge se développant comme un éventail, les paupières à demi baissées, la bouche à demi ouverte, les mains inertes sur les genoux dans une attitude excessive de langueur et de prostration, le tout coloré de tons verts et rouges, orangés, violets, extrêmement vifs, mais francs et solides et même clairs en regard des noirs de l’école académique. On les retrouve, ces caractéristiques, dans toutes les œuvres de Hunt, dans toutes celles de Millais jusque bien après l’époque où il est censé avoir abandonné le pré-raphaélisme. — Seulement on les retrouve obtenues par des moyens très différens. Tandis que les uns, comme Hunt et Millais au début, cherchaient à atteindre le geste original par la scrupuleuse observation de la nature, qui estime excellente école d’originalité, car elle contient des mines inépuisables de nouveaux aspects, et pendant que ces peintres s’astreignaient à suivre les particularités individuelles de tel modèle, Rossetti, lui, l’obtenait en se creusant la tête, en forçant son imagination, en ne laissant parler son rêve que lorsqu’il avait complètement dépouillé toutes les formes acquises, tous les duplicata des tableaux de maîtres. Il dessinait ainsi ses figures fort peu d’après nature, et beaucoup d’imagination. Les tonalités fortes, sans être noires, variées, nouvelles, que Hunt et que Millais demandaient aux paysages du Surrey vus et copiés en plein air, Rossetti les obtenait par des essais audacieux à l’atelier, par des juxtapositions imprévues, par de continuelles recherches de palette, excursions idéales, dont souvent l’inanité le désespérait.

Ces caractéristiques, on les retrouve enfin chez un de leurs contemporains, un des triomphateurs du concours de Westminster en 185-4, qu’on ne cite jamais parmi les pré-raphaélites parce qu’en effet, il ne fit pas partie de la confrérie, ni même de ses amis immédiats, mais qui réalisa seul, en même temps et par les mêmes procédés, la même réforme que le pré-raphaélisme. Je veux parler de George Frederick Watts. De beaucoup l’aîné des P. R. B., il déplorait comme eux, et depuis plus longtemps qu’eux, les pratiques coloristes de l’Académie. On sait quelles étaient ces pratiques, d’ailleurs semblables en France et en Angleterre, vers 1850. On commençait par frotter la toile de bitume et de tons chauds, du brun rouge par exemple, puis sur ce fond qui, étant bituminé, ne séchait jamais, on piquait des touches de tons frais et l’on obtenait ainsi du premier coup une transparence facile, des fondus enchanteurs qui ravissaient d’aise les commençans et même les habiles. Plus tard, cette beauté du diable passait ; les tons obtenus par des mélanges fortement