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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/592

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des autres, comme on prend le temps de s’admirer, la lutte finie, et de célébrer la victoire. C’était bien la victoire en effet. On a calculé que Millais, Hunt et Rossetti n’avaient pas gagné, à eux trois, moins de douze millions. Mais c’était aussi la fin de la confrérie pré-raphaélite. Depuis longtemps, on ne signait plus P. R. B. Plusieurs des frères avaient quitté Londres : Woolner pour aller en Australie, Hunt pour aller en Palestine, Collinson pour se réfugier dans un couvent. Deverell était mort, et à ce moment, le faisceau avait été brisé. En 1857, deux des absens étaient revenus, mais parmi ceux qui n’avaient point abandonné la patrie, l’un des plus grands s’éloignait insensiblement de l’idéal pré-raphaélite, et, aux applaudissemens du monde académique, se créait une place de plus en plus prépondérante et indépendante, c’était Millais. Les autres allaient, chacun du côté où l’appelaient ses affinités mieux comprises et son talent mûrement formé. En vain Ruskin, dont l’antipathie n’était cependant pas encore aiguisée par les douloureux froissemens qui suivirent, comprit la défection de Millais et poussa un cri d’alarme. Ruskin lui-même avait évolué. Cette année 1857 marque donc une date décisive dans l’histoire comme l’année 1846. En 1846, Haydon, le chef de l’école académique, se suicide, et Madox Brown a déjà exposé son Guillaume le Conquérant. En 1857, l’école de Madox Brown triomphe, et Millais, le chef de cette école, se suicide moralement. Tout le mouvement de 1850 tient entre ces deux faits. En 1846, un homme cherche à créer un art nouveau et il n’a encore pu réunir une armée. En 1857, chacun rentre dans sa spécialité comme un soldat dans ses foyers. On licencie les troupes, car elles n’ont plus que faire : le pré-raphaélisme est vainqueur.


III

Mais qu’est-ce au juste que ce vainqueur ? Il est temps, puisque le tournoi est fini, qu’il lève la visière baissée sous laquelle il a combattu. Car pré-raphaélisme est un terme plutôt mystérieux qu’explicatif, et il devait y avoir plus de disputes, une fois la cause gagnée, pour savoir ce qu’il voulait dire, qu’il n’y en avait eu, pendant la lutte, pour le faire accepter. On y a vu les choses les plus diverses et les plus contradictoires. On y a vu le mépris de Raphaël, alors que Hunt, qui est non seulement un des pré-raphaélites, mais bien le pré-raphaélite par excellence, nous avertit dans ses Mémoires que les grandes admirations de sa jeunesse furent les Raphaël de la National Gallery. On y a vu le parti pris d’imiter le style maigre et dur des