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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/579

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feu, avec cette conviction, avec cet enthousiasme, et jamais peut-être on n’en pourra parler ainsi une seconde fois. Penché sur ce livre où il puisait comme une seconde vie, sur ces pages d’un inconnu qui lui semblaient avoir été écrites uniquement et nominativement pour lui, tant elles exprimaient clairement ce qu’il sentait confusément en son âme, Hunt passa la nuit à lire. Quoi donc ? Ceci par exemple : « Ce doit être une règle pour tout peintre de ne jamais laisser un tableau quitter son chevalet, tant qu’il est encore susceptible de progrès, ou tant qu’on peut y mettre une pensée de plus. L’aspect général est souvent parfait et charmeur et ne peut être poussé plus loin, lorsque les détails sont encore complètement imparfaits et défectueux. Il peut être difficile, — c’est peut-être la tâche la plus difficile de l’art, — de compléter ces détails sans compromettre l’effet d’ensemble ; mais tant que l’artiste ne l’a pas fait, son art est incomplet et son tableau inachevé. Celui-ci ne sera un tableau fini que s’il a à la fois l’ensemble et l’effet de la nature et la perfection infinie du détail de la nature. Et c’est seulement en s’efforçant d’unir ces deux choses qu’un peintre se perfectionne. En cherchant seulement les détails, il devient un ouvrier, mais en cherchant seulement l’effet général, il devient un escamoteur. » Et l’auteur disait encore : « Il est évidemment impossible pour un peintre de suivre exactement en tout la nature ; il ne peut s’élever au même degré d’ordre et d’infinité, mais il peut atteindre une espèce moindre d’infinité. Il n’a pas à sa disposition pour peindre la millième partie de ce que la nature possède ; mais il peut au moins ne pas laisser un atome de cet espace vide et inoccupé. Si la nature réalise des minuties sur des kilomètres, il n’a pas d’excuse pour faire des généralisations sur quelques pouces carrés. Et pourvu qu’il nous donne tout ce qu’il peut nous donner, pourvu qu’il nous fournisse un ensemble aussi complet et aussi mystérieux que celui de la nature, nous ne le blâmerons pas que ce soit l’ensemble d’une coupe, au lieu de l’ensemble de l’Océan. Mais il est impardonnable si, sous prétexte qu’il n’a pas un kilomètre à occuper, il n’occupe pas même un pouce de toile, et si, parce qu’il a moins de facultés à sa disposition, il laisse oisive la moitié de celles qu’il possède. Encore moins l’excuserons-nous, si, renonçant à imiter la nature dans son minutieux travail, il ne la suit que dans ses heures de repos, sans observer ce qu’elle a fait pour le gagner. Après qu’elle a dépensé des siècles pour faire croître la forêt, pour tracer le cours du fleuve, pour modeler la montagne, elle triomphe sur son œuvre, en toute liberté d’esprit, en jouant avec un rayon qui brille ou un nuage qui flotte, mais le peintre doit passer par les mêmes peines s’il veut se donner