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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/576

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chef-d’œuvre de grâce et de subtilité, la Demoiselle élue, par exemple, et d’autres pièces moindres, sous le titre de Chants d’art catholique, qui faisaient frémir ces rationalistes ou ces protestans. Puis il retournait à l’atelier de Madox Brown, ou bien il reprenait avec son père, à demi aveuglé, quelque discussion sur la Divine Comédie que le vieillard avait commentée, ou, avec son frère William Michael et sa sœur Christina, une dissertation sur les nimbes au moyen âge. Toute la maisonnée écrivait des vers. Personne ne comprenait rien à ce tempérament de dilettante épris de tout, d’improvisateur parlant sur tout, de révolutionnaire anti-papiste occupé d’anges et de saintes, de peintre occupé de rythmes et de rimes ; et son prestige s’en accroissait singulièrement. Maigre, brun, d’aspect et d’accent étrangers, le front bombé, les yeux brillans, les cheveux tombant sur les épaules, la barbe coupée à la façon d’un pêcheur napolitain, fort négligé dans sa mise, couvert de taches, il apparaissait aux jeunes gens, qui étudiaient la bosse à l’Académie, comme infiniment supérieur au commun des buveurs de claret. Sa passion pour le côté pittoresque des choses, son dédain pour les découvertes de la science, son mysticisme traversé par la préoccupation de vendre très cher ses tableaux, la mobilité continuelle de son esprit, devaient déconcerter jusqu’au bout ses amis les plus intimes. Il devait tour à tour peindre, écrire, repeindre, récrire, devenir amoureux de son modèle, miss Siddal, hésiter dix ans à l’épouser, s’y décider enfin ; puis, un coup imprévu lui enlevant cette femme adorée, jeter dans son cercueil tous ses manuscrits, ses plus beaux poèmes, se refuser sept ans à les exhumer ; ensuite, changeant d’avis, procéder à cette lamentable et épouvantable cérémonie, reprendre le manuscrit enterré avec la morte et en tirer de magnifiques rentes en livres sterling. Il devait enfin, à son fit de mort, après toute une vie de complète indifférence religieuse passée au milieu de libres penseurs ou d’adversaires du romanisme, demander en grâce un prêtre, un confesseur, à ses amis atterrés…

Tandis que Rossetti copiait des boîtes à tabac dans l’atelier de Madox Brown, un de ses camarades des cours de la Royal Academy faisait des efforts désespérés, surhumains pour se créer une position indépendante d’artiste, et ainsi échapper au négoce qui était l’occupation de sa famille. Il s’appelait William Holman Hunt et était âgé de vingt et un ans. Son père, petit commerçant de la Cité, avait tout tenté pour le détourner de la carrière artistique, mais jamais prudence paternelle ne fut plus obstinément contrariée par le Destin. A douze ans, comme l’enfant passait son temps à dessiner au lieu d’apprendre, on le retira de l’école où on le plaça à titre de clerc chez une espèce de