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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/482

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interprètes fidèles de l’art wagnérien à la solution d’un problème général.

J’hésite à répondre à votre désir. Il est vrai que vous m’avez donné raison en ce que je vous disais de l’exécution du Tannhäuser, mais, ce qui me semblait en principe d’une importance capitale pour l’art scénique, vous n’y vîtes qu’une tentative isolée, complètement étrangère aux besoins intellectuels de notre temps. Et quand vous m’objectiez que le véritable sens de la représentation du Tannhäuser demeurerait incompris, c’est à peine si j’ai pu vous contredire.

Et puis, le préjugé que vous avez contre la discipline théâtrale telle qu’on la comprend à Bayreuth augmente la difficulté de ma tâche, et j’éprouve quelque embarras à vous parler de ce qu’on cherche et de ce qu’on fait ici. Je ne veux pas renouveler nos discussions. Cette fois-ci encore, vous n’avez pas voulu prendre part à nos fêtes scéniques. Vous croiriez perdre quelque chose de votre liberté, de votre indépendance en vous associant, même temporairement, à un groupe où, selon vos expressions, la valeur et la signification de l’individu dépendent de son degré de soumission à une tâche commune. Je suis loin de prétendre qu’on puisse juger un homme d’après les convictions qu’il professe ou d’après l’association dont il fait partie. Dans toutes les communautés, c’est trop souvent l’insuffisance de l’individu qui le pousse à se soumettre et à se ranger sous la loi. Mais il n’en est pas moins vrai que des aspirations définies et communes créent une atmosphère favorable à l’éclosion du talent et que souvent des natures éminentes trouvent précisément dans le service d’une cause la force nécessaire pour se développer et pour s’épanouir. Si vous veniez à Bayreuth, vous constateriez que cette antique vérité reçoit ici une confirmation nouvelle.

À propos du Tannhäuser, nous étions tombés d’accord sur un point, c’est que l’unité indissoluble de l’expression musicale et de la diction était la condition essentielle pour la mise en scène des œuvres dramatiques, et que l’art de la danse était le point de départ et le centre de cette unité. À propos de toute entreprise, il arrive que le monde s’occupe très longtemps des choses secondaires sans jamais atteindre à la chose principale. Jusqu’à présent, en matière de théâtre, on s’est toujours attaché à la perfection de tel ou tel détail, pensant arriver par-là à un meilleur ensemble. À Bayreuth seulement, on s’est avisé de commencer par où il faut commencer. On est parvenu ainsi à modeler un ensemble plastique auprès duquel le plus ou moins de perfection des détails perd de son importance, n’est inutile de dire que la stricte observance de ce principe doit constituer le point de départ pour l’exécution de toute œuvre nouvelle à Bayreuth. Et de fait, l’exécution de Lohengrin témoigne de la liberté d’expression à laquelle on peut atteindre dans l’accomplissement de cette condition primordiale. Si grande est cette liberté