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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/473

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tout le pays environnant que leurs élèves, au cours d’une promenade, ont renversé une croix à coups de pierres, et cela sous l’œil complaisant de leurs maîtres. Une autre fois, ils ont poursuivi un ecclésiastique en le huant, et ont failli lui faire un mauvais parti. Est-ce là de la neutralité ? Est-ce de la tolérance ? Mais, à défaut d’instruction religieuse, quelle morale enseigne-t-on à ces enfans ? Ils sont élevés pêle-mêle, garçons et filles, suivant le système, nouveau en France, de la coéducation. Ce système réussit, dit-on, dans d’autres pays, notamment en Amérique. Est-ce bien sûr ? Ceux mêmes qui l’affirment n’ignorent pas que les prétendus avantages de ce mélange des deux sexes sont très contestables et très contestés. Dans un externat, passe encore ; mais, dans un internat, qui n’en aperçoit le danger ? En tout cas, en Amérique, on n’a garde, après avoir fait disparaître entre garçons et filles les autres barrières, de supprimer par surcroît celles qui résultent de l’enseignement et de la pratique de la religion. Et puis, les mœurs américaines, en ce qui concerne les rapports des deux sexes, ne sont pas les mêmes que les nôtres. Nous n’avons pas à examiner si celles-ci valent mieux que celles-là ; la question est tout autre. On doit élever les enfans en vue de la société où ils sont appelés à vivre. Il y a lieu de craindre pour les élèves de Cempuis, lorsqu’ils sortiront de leur surprenante Arcadie, si différente du reste du monde, qu’ils ne soient très dépaysés dans leur propre pays et qu’ils n’y commettent des actes peu conformes aux convenances généralement admises. Il serait certainement de leur part périlleux et déplacé de continuer, en dehors de l’orphelinat Prévost, les habitudes de familiarité intersexuelle qu’ils y auront contractées : ils s’exposeraient à se faire mettre à la porte de partout. Et pourtant, seraient-ils nécessairement immoraux ? Dans l’inspection qui vient d’être faite à Cempuis, on’ n’a pas relevé, dit-on, d’actes d’immoralité entre élèves. Il y en a eu, à la vérité, entre professeurs et élèves, mais les cas ont été rares. Que peut-on en conclure, sinon que ces enfans ont heureusement échappé à un grand danger ? Ce n’est pas une raison pour les y laisser exposés plus longtemps.

La suppression de toute idée religieuse dans l’enseignement, la coéducation des sexes, sont des nouveautés qui ne se feront pas accepter chez nous sans peine, avec juste raison, à notre avis, à tort suivant d’autres. Ces systèmes ont leurs partisans, mais les plus résolus nous accorderont sans doute que, dans l’état de nos mœurs, il faudrait, pour les appliquer, des hommes d’un esprit supérieur et d’une habileté, d’une délicatesse de tact tout à fait hors de pair. Il est vrai que des hommes qui auraient toutes ces qualités ne voudraient probablement pas se charger de pareille besogne. Aussi, qua-t-on fait ? On a placé à la tête de l’établissement de Cempuis un ancien inspecteur primaire, M. Robin, qui était bien l’homme le mieux fait pour compromettre une bonne cause, et à plus forte raison pour accentuer et mettre en plein