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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/462

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Il paraît en revanche avoir beaucoup estimé le successeur de Sigisbert, Jean-Pierre-Antoine Tassaert, qui était, effectivement, un homme des plus estimables. Flamand d’origine, né en 1727 à Anvers, Tassaert était venu très jeune à Paris, et l’histoire peut le considérer sans trop de scrupules comme un sculpteur français. C’est lui-même qui, par l’intermédiaire de D’Alembert, fit offrir ses services au roi de Prusse : celui-ci répondit qu’il l’accepterait volontiers à Berlin, pourvu qu’il fût laborieux et d’humeur paisible. Le souvenir de Sigisbert, on le voit, le hantait encore. « J’aime mieux, écrit-il, moins d’art et un esprit posé que plus d’habileté et une inquiétude et une fougue perpétuelles, dont un artiste désole tous ceux qui ont affaire à lui. A mon âge la tranquillité est ce qu’il y a de plus désirable, et on sent de l’éloignement pour tout ce qui la trouble. »

Il eut, avec Tassaert, une tranquillité parfaite, et en outre il trouva chez lui autant et plus d’habileté qu’il n’en avait demandé. Il ne lui demandait pas de génie : c’était la seule chose que son nouveau sculpteur n’aurait point pu lui offrir. Praticien consciencieux, toujours prêt à accepter les commandes et à les exécuter, professeur intelligent et zélé, Tassaert continua dignement à Berlin l’œuvre commencée par Gaspard Adam. Il décora des salles et des jardins, exécuta de nombreuses statues commémoratives, et forma d’excellens élèves, dont l’un, Gottfried Schadow, devint ensuite un maître de talent. A la mort de Frédéric, Tassaert conserva son emploi. Et quand il mourut à son tour, en 1786, l’Allemagne possédait déjà une école de sculpture nationale qui rendait inutile la présence à Berlin de maîtres étrangers.

Dans le même temps où Frédéric mandait à Berlin des peintres et des sculpteurs français, un peintre allemand, Antoine-Raphaël Mengs, remplissait l’Europe entière de la gloire de son nom. Aucun artiste peut-être, avant ni après lui, ne s’est élevé par son talent à une situation aussi haute. Rois, princes, cardinaux, tous étaient unanimes à le considérer comme le maître le plus parfait de tous les temps. Et les critiques d’alors l’admiraient plus profondément encore que tous ces grands personnages. Le plus considérable d’entre eux, Winckelmann, dédiait à Mengs son Histoire de l’art dans l’antiquité, où il le désignait comme le maître de l’art moderne, l’appelant « un phénix né de la cendre du premier Raphaël pour révéler aux hommes le secret de la beauté. » A sa mort, en 1779, deux Italiens, un Français et un Espagnol lui consacrèrent d’enthousiastes éloges. L’Espagnol, don José-Nicolas de Azara, le plaçait plus haut que Raphaël lui-même, « qui jamais ne s’est élevé au-dessus de la nature. » Quelques années plus tard Lanzi, le célèbre historien de la peinture italienne, écrivait que Mengs « avait ouvert pour l’art une ère nouvelle, plus heureuse que les précédentes. »