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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/452

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« Boire de bons vins, se gorger de mets délicats, avoir de jolies femmes, se reposer sur des lits bien mollets ; excepté cela, le reste n’est que vanité. » Telle est la conclusion qui, aux yeux de Diderot, se dégage comme d’elle-même de la doctrine matérialiste, et devant laquelle il n’a garde de reculer. C’est D’Alembert qui dans le rêve où il vient de contempler le spectacle magnifique des transformations de la matière à travers l’espace et à travers le temps, s’écrie : « O vanité de nos pensées, ô pauvreté de la gloire et de nos travaux, ô misère, ô petitesse de nos vues ! Il n’y a rien de solide que de boire, manger, vivre, aimer et dormir [1]. » Rameau disait plus simplement : « Le point important est d’aller librement à la garde-robe [2]. » La pensée est la même : c’est qu’il faut tout uniment suivre les indications de la nature.

Car c’est nous qui avons inventé toutes ces dangereuses chimères dont s’embarrasse en vain notre conscience ; c’est dans notre cerveau que sont nés ces fantômes qui ont égaré l’humanité hors de sa voie naturelle. Nos distinctions de bien et de mal, de vice et de vertu, Nature les ignore, comme elle ignore aussi bien les notions de devoir et d’obligation, d’estime de soi, de honte et de remords. Elle ne connaît rien hors ce qui tend à ces deux fins : la conservation de l’individu et la propagation de l’espèce. Ce qui y sert elle l’approuve ; ce qui y nuit elle le condamne. En sorte que ses conseils sont précisément au rebours de nos jugemens ; il fallait toute la folie des hommes pour faire de la continence un mérite, de la chasteté un idéal, et pour attacher un sentiment de honte aux fonctions de reproduction. Au surplus, pour nous représenter l’homme dans sa constitution primitive et essentielle, nous n’en sommes pas réduits aux conjectures ; l’état de nature n’est pas seulement un état que nous concevions par un effort de notre imagination ; il est des cas où l’homme s’y trouve ramené réellement. La misère et la maladie sont deux grands exorcistes. Elles sont merveilleuses pour chasser du cœur de l’homme toutes les superstitions que nous y avons installées. « Dans la misère l’homme est sans remords, et dans la maladie la femme est sans pudeur. » Et il est des contrées, libres encore de toute contagion où l’homme n’a pas cessé de suivre le pur instinct de la nature. Ce n’est plus la Germanie comme au temps de Tacite. C’est au temps de Bougainville la voluptueuse Taïti. Dans cette île fortunée, la promiscuité des sexes, la communauté des femmes, la prostitution sont justement en honneur. L’inceste n’y soulève pas de réprobation, n’étant contraire « ni au bien général, ni à l’utilité particulière, ces deux fins de nos actions. » L’adultère n’y est pas un crime, attendu que le mariage n’y crée pas de liens. Quoi de plus insensé, quand on y songe, que « le serment d’immutabilité de deux êtres de chair, à la face d’un ciel qui n’est pas un instant le même,

  1. Diderot, II, 132.
  2. Diderot, V, 408.