Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/448

Cette page n’a pas encore été corrigée


de bien près à la bêtise », et l’abbé de La Porte lui dut d’être appelé « prêtre avare, puant et usurier ». Rameau est traité non sans dureté : « C’est un brutal, il est mauvais père, mauvais époux ; mais il n’est pas décidé qu’il soit un homme de génie, et qu’il soit question de ses ouvrages dans dix ans. [1]. » Diderot nous assure qu’il est incapable de haine. « Nous savons haïr, mais nous ne savons pas aimer. C’est moi, moi, moi, ma Sophie, qui le dis[2]. » C’est lui qui, au lendemain de la mort de Rousseau, et craignant l’apparition des Confessions, poursuit sa mémoire des plus violentes invectives. Il connaissait les longues rancunes. — Quel usage est-ce donc qu’il faisait de cette bonhomie tant vantée et de cette « sainte indulgence ? » L’une et l’autre elles étaient réelles ; ce qui le prouve, c’est qu’il s’en appliquait d’abord à lui-même les mérites. Quoiqu’il se reproche d’être pour les autres un censeur trop sévère, nul ne fut dans sa propre cause un juge de meilleure composition. Il s’est pardonné de très bonne foi toutes les erreurs de sa conduite. Ou pour mieux dire il y a apporté la plus complète ingénuité et candeur de cœur et, si l’on veut, l’innocence ou l’inconscience la plus absolue. Il n’y cherchait pas malice et n’eut pas l’ombre de perversité. Il est d’humeur non moins accommodante pour la société où il est accueilli et où il se plaît, sans y être jamais choqué par la liberté des intrigues et par la grossièreté du ton. Aux soupers de son cher Baron, il se crève de mangeaille, au risque de se donner une « indigestion bien conditionnée. » Après quoi il est induit à jeter sur toutes choses et sur le train du monde le coup d’œil de l’optimiste. Bon vivant, il est bon garçon. Débraillé, il n’est point prude. Il retrouve dans le « neveu » de Rameau trop de lui-même pour être impitoyable à ce bohème. Il est philosophe, de la secte des cyniques.

Ce titre de philosophe, son siècle le lui a décerné. Goethe salue en lui « l’esprit le plus synthétique qui ait surgi depuis Aristote. » Pareillement on s’est accoutumé à lui faire honneur d’avoir été « la tête la plus allemande » qui eût paru dans la France du XVIIIe siècle. Et il est bien vrai qu’il ne recule jamais devant une généralisation hâtive et que les plus aventureuses sont celles où il va d’instinct. Mais il lui manque le trait même où on reconnaît le philosophe : c’est de respecter ses idées, d’avoir foi en elles, de s’y attacher et de ne point les quitter sans en avoir tiré tout le parti qu’on en attend et sans leur avoir fait rendre tout l’effet qu’on croit qu’elles contiennent. Il l’avoue lui-même, très volontiers. Le passage, quoique connu, est trop spirituel pour qu’on résiste au plaisir de le citer. C’est aux premières lignes du Neveu de Rameau. Il se représente assis sur le banc d’Argenson et rêvant à son

  1. Cf. Neveu de Hameau, V, 392.
  2. XVIII, 391.