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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/445

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Nous sommes très disposés à croire qu’un écrivain ne nous doit pas compte de sa vie privée, et que, s’il a voulu la cacher, nous n’avons pas le droit de chercher à en pénétrer le mystère. Mais quand il nous initie à tous les secrets que nous ne lui demandons pas, et qu’il nous fait entrer dans tous les plus intimes détails de son existence, force nous est bien de le juger. Et quand il trouve des amis pour excuser ses erreurs ou transformer même ses défauts en qualités, force nous est de réclamer. Peut-être encore y aurait-il moyen de rejeter en partie ses fautes sur le malheur des temps et de le plaindre d’être venu dans une époque de relâchement et d’avoir vécu dans une société corrompue et facile ; mais il semble qu’on veuille faire à Diderot parmi ses contemporains une place à part, et tandis qu’on s’accorde à reconnaître les vilains côtés du caractère de Voltaire et les hontes de la vie de Rousseau, on a pour celui-ci plus que de l’indulgence et on nous invite à contempler les beautés de son âme. Nous regardons afin de voir ; et, afin de mieux voir, nous regardons de près.

Fils de bourgeois aisés, mais n’ayant de goût ni pour l’état ecclésiastique, ni pour aucun métier d’aucun genre, Diderot arrive à Paris sans ressources. Il faut vivre, et les expédiens sont les expédiens. Il enseigne les mathématiques sans les savoir ; et, puisque ce lui fut une occasion de les apprendre, nous aurions mauvaise grâce à le lui reprocher. Il compose des sermons à cinquante écus la pièce. Ayant appris que Frère Ange encourageait de ses libéralités la vocation de ceux qui voulaient entrer dans son couvent des Carmes déchaussés, il feint d’avoir été touché de la grâce, et prolonge cette espièglerie jusqu’au jour où Frère Ange ferme sa bourse. Panurge avait dans son sac plus d’un de ces tours ; mais aussi n’a-t-on jamais vanté la « sévère délicatesse » ni la « probité scrupuleuse » de Panurge. — Étant de cœur sensible et de complexion amoureuse et déjà n’ayant pas su résister au charme provocant de Mlle Babuti, il s’éprend de l’avenante et honnête beauté d’Anne-Toinette Champion, lingère. Mme Diderot n’avait pas d’esprit et elle n’était pas esprit fort. Elle ne sut être qu’une épouse fidèle, une ménagère économe, une mère attentive, et tourna sur la fin à la dévotion. Cela explique sans doute qu’un peu moins de deux ans après son mariage et profitant d’une absence de sa femme, Diderot se liât avec Mme de Puisieux, femme auteur et femme galante. L’ayant surprise qui le trompait abominablement, il la quitta, déçu mais non guéri. A quarante-deux ans, il rencontrait Sophie Volland. Il aimait pour la première fois. Alors commence cette liaison fameuse et qui assure à Diderot une belle place parmi les « illustres amans ». L’histoire nous en est connue par les lettres que Diderot adresse à sa maîtresse afin de lui rendre heure par heure compte de toutes ses actions et de toutes ses pensées. C’est l’une des plus curieuses entre les correspondances de ce temps, la plus abondante en renseignemens sur les hommes et sur