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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/400

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syndicats qui indiqueraient ou plutôt qui imposeraient au patron les ouvriers à embaucher. De là, en premier lieu, pour les ouvriers qui voudraient s’assurer la possibilité d’obtenir du travail, la nécessité de s’enrôler dans un syndicat et d’en alimenter la caisse ; en second lieu, la facilité pour les directeurs d’avantager leurs préférés, bons ou mauvais, en imposant leur engagement. Les bons ouvriers, qui peuvent établir leurs aptitudes et leur bonne conduite, sont certains aujourd’hui d’être embauchés immédiatement : ils seraient contraints d’attendre le bon plaisir des directeurs du syndicat, qui, sous prétexte d’assurer du travail à tous les syndiqués, feraient passer d’abord les non-valeurs, en astreignant les ouvriers d’élite à attendre leur tour d’inscription. Les bons ouvriers perdraient leur liberté, parce que, s’ils étaient convaincus de s’être procuré de l’ouvrage en dehors du syndicat, ils seraient mis en interdit à leur tour ; les patrons ne pourraient plus composer leurs équipes à leur gré, puisqu’ils seraient contraints de prendre leurs ouvriers de la main des syndicats. On le voit, c’est toujours la liberté du travail qui est mise en péril.

L’excommunication lancée par la Bourse du travail contre les sociétés coopératives de consommation est encore une atteinte portée tout à la fois à la liberté et au bien-être de l’ouvrier. Au début de l’institution, lorsque les premiers magasins coopératifs ont été établis, dans la région du Nord, par des chefs d’industrie et des directeurs de charbonnages, un certain nombre d’ouvriers s’y sont montrés peu favorables : ils prétendaient vouloir conserver la liberté de leurs achats ; ils accusaient les fondateurs de vouloir pénétrer dans le secret de leurs affaires et dans les détails de leur ménage. Leur véritable grief était que la dette envers le magasin était acquittée tout, d’abord sur la paie, alors qu’ils voulaient recevoir leur paie tout entière, et la dissiper à leur gré, en profitant des offres des fournisseurs pour prendre des denrées à crédit, et en laissant leurs ménagères se débattre avec les créanciers. Il a suffi, pour faire tomber toute objection, de supprimer l’obligation de s’adresser au magasin coopératif : le temps, l’expérience et l’influence des ménagères ont réconcilié les ouvriers avec la coopération. Au sein du congrès de la Fédération du centre, tenu à Paris en 1892, la coopération a été très énergiquement défendue par les délégués des Compagnies de chemins de fer. Cela ne surprendra aucun de ceux qui ont visité les magasins coopératifs établis par les Compagnies de l’Ouest et d’Orléans et les institutions diverses qui en sont les complémens. Malgré ces plaidoyers, le principe même de la coopération a été condamné, et les ouvriers ont été adjurés de se retirer