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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/396

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France une armée du désordre obéissant à une commune impulsion, et que cette armée embrasse l’universalité des ouvriers de l’industrie ? Notre conviction profonde est qu’il est loin d’en être ainsi, et que les votes, même les plus regrettables, ne sont pas nécessairement les précurseurs d’appels à la force. Non, notre société française est loin d’être aussi malade et en péril aussi imminent que des esprits pusillanimes veulent le faire croire : elle n’a devant elle qu’une force factice, dont il lui serait facile d’avoir raison si tout le monde, gouvernement et particuliers, faisait son devoir. Quels sont, d’habitude, les organisateurs des syndicats ? Sont-ce jamais les ouvriers les plus habiles et les plus laborieux de leur profession ? Ceux-ci ont un emploi plus utile de leur temps. C’est affaire aux déclassés, aux pratiques, pour employer le terme populaire, qui ont traversé plusieurs ateliers sans pouvoir demeurer dans aucun, et qui, plus habiles de la langue que de la main, cherchent le moyen de vivre sans travailler, sur les cotisations des camarades. La Gazette des Tribunaux est là pour attester qu’il ne se passe guère de jour sans que des organisateurs de syndicats aient maille à partir avec leurs adhérens ou avec la justice pour dilapidation des fonds sociaux ; mais la situation est agréable et lucrative, et elle tente toujours quelqu’un. Quand les organisateurs ont réuni autour d’eux un certain nombre d’adhérens, ils se servent d’eux pour exercer une pression sur les autres ouvriers de la profession, et on a alors le spectacle du recrutement forcé : en province, dans les centres industriels, où personne ne peut faire mystère de ses occupations et de son domicile, où les ouvriers sont agglomérés dans certains quartiers, bien peu de travailleurs ont assez d’énergie pour résister à l’espèce de persécution dont ils sont l’objet ; ils se laissent embrigader, s’estimant heureux d’acheter leur tranquillité au prix d’une petite cotisation.

Il n’en est pas ainsi à Paris, où les ouvriers, par leur nombre et leur dissémination, se dérobent plus facilement à l’enrôlement. Si on se laissait prendre à l’importance que se donnaient certains meneurs de la Bourse du travail et au tapage qu’ils menaient, on les aurait crus tous à la tête d’un gros bataillon : la plupart disposaient d’une escouade. Des syndicats de moins de 500 personnes ont la prétention de représenter et de diriger des corps de métier qui comptent 8 et 10 000 ouvriers. Un écrivain qui a fait une étude spéciale de cette question, M. Georges Michel, se dit en mesure de citer, à Paris, un corps d’état où, sur 23 000 individus qui exercent la profession, 277 seulement sont syndiqués. Il est à remarquer que, à l’inverse de la plupart des associations, qui tirent volontiers vanité du nombre de leurs membres et des