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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/385

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L’appréhension d’un assaut général donné à la société peut donc être considérée comme chimérique ; du reste, soit par une plus exacte appréciation de la situation, soit par tactique, les chefs de la plupart des sectes socialistes françaises s’accordent aujourd’hui pour répudier l’emploi de la force ; c’est par la conquête du pouvoir politique qu’ils prétendent maintenant atteindre le but qu’ils poursuivent. Le suffrage universel doit les rendre maîtres de tous les corps électifs ; et ceux-ci deviendront les instrumens efficaces de la transformation sociale : ce sont donc les élections qui exigent toute l’attention et tous les efforts du parti ouvrier. Ils tirent un encouragement des dernières élections municipales et législatives qui ont amené le triomphe d’un certain nombre de candidats socialistes, mais ils ne peuvent fermer les yeux sur les inévitables conséquences qui découleront fatalement de leurs rivalités, de leurs jalousies et de l’absence de toute unité de vues et de toute direction. Il est cligne de remarque que, jusqu’ici, on n’a vu descendre de leur personne dans l’arène électorale presque aucun des meneurs attitrés, ni Brousse ni Allemane, ni les autres prétendans à la prééminence. On peut croire que ce n’est pas la modestie qui les a retenus ; ils ont cédé à l’appréhension d’exciter l’envie de leurs coreligionnaires, d’être violemment attaqués par les uns, d’être trahis par les autres dans le scrutin. Leur désunion, leurs divergences et leurs rivalités ne sont plus un mystère pour personne ; car ils y ont donné libre cours dans les réunions publiques, dans les journaux et même dans des brochures. On n’a pas oublié que les congrès de Saint-Etienne et de Bruxelles ont été, pour les socialistes français, l’occasion de véritables déchiremens et de luttes ouvertes qui ont mis un obstacle invincible à l’enfantement d’un programme commun. C’est l’impossibilité d’arriver à un accord quelconque et le désir de ne pas faire éclater au grand jour la persistance de leurs dissentimens, qui a empêché les socialistes français d’envoyer une délégation au congrès international socialiste révolutionnaire qui a siégé à Zurich du 6 au 11 août 1893 : chaque fraction du parti aurait voulu imposer son programme particulier ou faire bande à part ; seul, le comité directeur de la défunte Bourse du Travail a envoyé une note écrite où l’on ne peut relever, outre une insulte à l’armée française, qu’un vœu en faveur de la journée de huit heures et un autre pour le maintien de la paix internationale. Ce n’est pas l’exemple des autres nations qui ramènera l’unité de vues et la concorde au sein du socialisme français, car dès la première séance de ce congrès de Zurich des divergences profondes se manifestèrent sur la question du militarisme entre la délégation hollandaise et la délégation