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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/383

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N’est-on pas fondé à assimiler aux guerres serviles de l’antiquité l’insurrection des canuts de Lyon ? Comme les influences modératrices du passé ont disparu ou sont méprisées, la France n’a-t-elle pas reculé du premier coup jusqu’aux époques sinistres du moyen âge ? les excès des Jacques n’ont-ils pas été rappelés et dépassés par les journées de juin et la Commune de Paris, avec les assassinats, les incendies et les crimes de toutes sortes qui les ont accompagnées ? Les grèves qu’on fait éclater à tout propos et sans motifs sérieux ne peuvent être considérées que comme une forme mitigée de la guerre qu’on organise contre la société ; le meurtre qui a été accompli à Decazeville avec de si effroyables circonstances, celui qui a été tenté à Carmaux, enfin, l’assassinat du président de la République, montrent quelles passions sauvages et quelle férocité couvent encore, à la fin du XIXe siècle, dans des âmes égarées. Faut-il donc ne tenir aucun compte des attentats commis si fréquemment contre les personnes et les propriétés, des appels à la violence qui remplissent les feuilles socialistes et retentissent dans toutes les réunions publiques, de ces menaces continuelles de représailles sanglantes au nom de la justice populaire, de ces annonces, d’une liquidation sociale à opérer par l’emploi de la force ? Chez une nation aussi impressionnable que la nôtre et aussi prompte à tous les entraînemens, une prédication semblable n’est pas sans danger : elle impose des devoirs sérieux au gouvernement qui a la garde de tous les intérêts, et elle est pour la société un avertissement de se préparer à se défendre.

M. Block se refuse à appréhender aucune nouvelle descente dans la rue : pour notre part, nous ne faisons pas aux ouvriers français l’injure de croire qu’ils soient tous à la remorque des énergumènes qui prétendent les conduire et leur imposer leurs théories malsaines ; qu’ils soient disposés à déchaîner sur leur pays les maux de la guerre civile ; et que, par esprit de vengeance et pour accomplir de sinistres desseins, ils soient prêts à profiter, à l’occasion des malheurs de la patrie et de l’assistance de l’étranger ; mais dussent-ils, dans une heure d’égarement et sous l’influence de prédications néfastes, se lever tous à la fois contre la société pour la bouleverser, la victoire demeurerait certainement à celle-ci. Cet effort insensé n’aboutirait qu’à d’effroyables malheurs. Le développement de la grande industrie a eu pour conséquence d’agglomérer dans certains centres de nombreux ouvriers dont l’influence est prépondérante dans les élections et qui font aisément la loi au reste de la population. Ce fait impressionne beau coup d’esprits, comme s’il était général ; il fait illusion aux ouvriers eux-mêmes, qui s’exagèrent leur force et oublient qu’ils ne sont