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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/368

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découlé, de même chez les modernes certains génies, j’oserai dire énormes, et il faut le mot comme signifiant aussi bien la grandeur de ces génies que leur impossibilité de se renfermer dans de certaines bornes, ont ouvert toutes les routes parcourues depuis eux, chacun suivant son caractère particulier, de telle sorte qu’il n’est pas de grands esprits venus à leur suite qui n’aient été leurs tributaires, qui n’aient trouvé chez eux les types de leurs inspirations.

L’exemple de ces hommes primitifs est dangereux pour les faibles talens ou pour les inexpérimentés. De grands talens, même à leur début, cèdent facilement à prendre leur propre influence ou les divagations de leur imagination pour l’effet d’un génie semblable à celui de ces hommes extraordinaires. C’est à d’autres grands hommes comme eux, mais qui viennent après eux, que leur exemple est utile ; les natures inférieures peuvent imiter à leur aise les Virgile, les Mozart…

Cette mobilité est si naturelle aux hommes que les anciens eux-mêmes, dont la grandeur à distance nous semble monotone, présentent peu d’analogies ; leurs grands tragiques se suivent sans se ressembler : Euripide n’a plus la simplicité d’Eschyle, il est plus poignant, il cherche des effets, des oppositions ; les artifices de la composition s’augmentent avec la nécessité de s’adresser à des sources nouvelles d’intérêt qui se découvrent dans l’âme humaine.

C’est comme le travail qu’on voit s’opérer dans l’art moderne. Michel-Ange ne peut appeler au secours de l’effet de ses sculptures l’art des fonds, le paysage qui augmente l’impression des figures dans la peinture ; mais le pathétique des mouvemens, la finesse des plans, l’expression, deviennent des besoins impérieux de sa passion.

Les plus grands admirateurs, et ils sont rares aujourd’hui, de Corneille et de Racine sentent bien que, de notre temps, des ouvrages taillés sur le modèle des leurs nous laisseraient froids. L’indigence de nos poètes nous prive de tragédies faites pour nous ; il nous manque des génies originaux. On n’a encore rien imaginé que l’imitation de Shakspeare mêlée à ce que nous appelons des mélodrames ; mais Shakspeare est trop individuel, ses beautés et ses exubérances tiennent trop à une nature originale pour que nous puissions en être complètement satisfaits quand on vient faire à notre usage du Shakspeare. C’est un homme à qui on ne peut rien dérober, comme il ne faut rien lui retrancher. Non seulement il a un génie propre à qui rien ne ressemble, mais il est Anglais, ses beautés sont plus belles pour les Anglais, et ses défauts n’en sont peut-être pas aux yeux de ses compatriotes. Ils en