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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/353

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s’entre-croisent, chacune isolée dans son autonomie jalouse. Le cadre est immense, sans limites précises, sans vie organique ; masse confuse de petites sociétés indépendantes, courbées sous un niveau commun.

La langue classique de l’Inde se distingue des langues congénères par une singularité frappante. Le verbe fini a peu de place dans la phrase ; la pensée s’y déroule en composés longs, de relation souvent indécise. Au lieu d’une construction syntactique solide où le dessin s’accuse, où les incidences se détachent elles-mêmes en propositions nettement arrêtées, la phrase ne connaît guère qu’une structure molle où les élémens de la pensée, simplement juxtaposés, manquent de relief. Les croyances religieuses de l’Inde ne se présentent guère en dogmes positifs. Dans les lignes flottantes d’un panthéisme mal défini, les oppositions et les divergences ne se soulèvent un instant que pour s’écrouler comme un remous rapide dans la masse mouvante. Les contradictions se résolvent vite en un syncrétisme conciliant où s’énerve la vigueur des schismes. Une orthodoxie accommodante couvre toutes les dissidences de son large manteau. Nulle part de doctrine catégorique, liée, intransigeante. Sur le terrain social, un phénomène analogue nous apparaît dans le régime de la caste. Partout le même spectacle d’impuissance plastique.

Quelque sève qu’il ait empruntée aux circonstances extérieures et historiques, c’est bien le fruit de l’esprit hindou. L’organisation sociale de l’Inde est à la structure des cités antiques ce qu’est un poème hindou à une tragédie grecque. Aussi bien dans la vie pratique que dans l’art, le génie hindou se montre rarement capable d’organisation, c’est-à-dire de mesure et d’harmonie. Dans la caste tout son effort s’est épuisé à maintenir, à fortifier un réseau de groupes fermés, sans action commune, sans réaction réciproque, ne reconnaissant finalement d’autre moteur que l’autorité sans contrepoids d’une classe sacerdotale qui a absorbé toute la direction des esprits. Sous le niveau du brâhmanisme, les castes s’agitent, comme les épisodes se heurtent désordonnés dans la vague unité du récit épique. Il suffit qu’un système artificiel en masque théoriquement le décousu. Les destinées de la caste sont, à y bien regarder, un chapitre instructif de la psychologie de l’Inde.


EMILE SENART.