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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/273

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X

Si quelqu’un paraissait devoir se tenir éloigné du nouvel établissement de 4830, c’était le plénipotentiaire qui, en 1814, à Paris et au congrès de Vienne, avait professé avec tant de fracas le principe de la légitimité comme le fondement sacré des monarchies et des sociétés. Il ne fut pas un instant gêné par ce souvenir. Laissant aux autres la suprême naïveté d’attacher du sérieux à ses maximes, il reprit sa défroque révolutionnaire, rejetée jadis, désavoua ses désaveux de 1815, et, pour célébrer l’abolition de cette monarchie légitime dont il s’était constitué le pontife quinze ans auparavant, il retrouva sa voix de l’Assemblée constituante [1].

La nouvelle monarchie, qui s’édifiait sur le mépris de l’hérédité dynastique, fut très empressée à rechercher le concours de ce relaps expérimenté de la palinodie. Malgré la résistance honnête de Mole, elle confia « à ses mains si exportes en fait d’évolutions le soin de l’accréditer en Europe vaille que vaille, advienne que pourra [2]. » Elle l’envoya comme ambassadeur à Londres, le seul point où une coalition pût se faire ou se défaire. Tout transporté de joie de remonter sur le tréteau, Talleyrand partit en annonçant qu’il allait assurer le bonheur des deux nations et la paix du monde.

Le parti pris d’admirer, non moins que celui de dénigrer, conduit à de singuliers aveuglemens. N’a-t-on pas imaginé que, de même qu’à Vienne Talleyrand avait dominé l’Europe par l’introduction opportune du dogme de la légitimité, il s’en rendit encore le maître à Londres en inventant le principe de non-intervention ? C’est un lieu commun historique courant. Or la principale affaire traitée par Talleyrand, à Londres, a été la constitution du royaume belge. Quelles conséquences entraînait l’application logique du principe de non-intervention ? reconnaître l’indépendance de la Belgique et interdire aux puissances voisines l’entrée de leurs troupes sur son territoire : ce qu’on fit ; ne s’immiscer ni dans les institutions à établir ni dans le choix du monarque : ce qu’on ne fit pas [3]. La conférence de Londres, malgré des protestations énergiques (1er février 1831), usurpa la souveraineté de la nation protégée, la transféra de Bruxelles au Foreign Office, régla d’autorité la limitation des frontières, le partage des dettes, le choix même du roi. On ne vainquit la

  1. A Madame Adélaïde, 7 octobre 1830.
  2. Victor de Broglie, Souvenirs.
  3. Discours de La Fayette du 23 février 1831.