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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/261

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VI

Envoyé au congrès de Vienne, son premier acte fut non seulement de souscrire à notre défaite, mais de la célébrer. Il proclame légitimes, bienfaisantes, les diminutions qu’on nous avait fait subir : « La France n’a perdu que ce qu’elle a conquis et pas même tout ce qu’elle a conquis. On ne lui a rien ôté qui fût essentiel à sa sûreté ; elle perd des moyens de domination qui n’étaient point pour elle des moyens de prospérité et de bonheur et qu’elle ne pouvait conserver avec les avantages d’une paix durable. Il était de l’intérêt de la France, il était de la gloire des principaux officiers de son armée de renoncer volontairement à l’idée de recouvrer la Belgique et la rive gauche du Rhin. Replacée dans ses anciennes limites, la France ne songe plus à les étendre ; semblable à la mer qui ne franchit ses rivages que quand elle a été soulevée par les tempêtes. » En conséquence, la seule faveur que notre plénipotentiaire sollicite, c’est de sanctionner les arrangemens de partage destinés à garantir notre déchéance. Tel était, en effet, le seul but du congrès. « Les grandes phrases de « reconstruction de l’ordre social », de « régénération du système politique de l’Europe », de « paix durable fondée sur une juste répartition des forces » se débitaient pour tranquilliser les peuples et donner à cette réunion solennelle un air de dignité et de grandeur, mais le véritable but était le partage entre les vainqueurs des dépouilles enlevées aux vaincus [1].

Avoir été admis parmi les hommes de proie qui trafiquaient des peuples arrachés à notre affection, avoir conquis le privilège de meurtrir les autres en compagnie de ceux qui venaient de nous meurtrir nous-mêmes, voilà ce que Talleyrand a célébré comme une victoire de son génie. A ce prix les succès sont faciles. Plus grands encore que ceux obtenus par le plénipotentiaire du congrès de Vienne seraient ceux du diplomate quelconque qui, ayant à négocier à Berlin, débuterait par féliciter les Prussiens de nous avoir allégés de la Lorraine et de l’Alsace, disant que, venues par la conquête, elles étaient légitimement reprises par une autre conquête.

Talleyrand complète cette adhésion à notre défaite et sa complicité au partage des peuples par une palinodie des plus effrontées. Sans s’embarrasser de ses antécédens révolutionnaires, l’ami de Mirabeau et le complaisant de Bonaparte se met tout a

  1. Mémoire du conseiller autrichien de Gentz, du 12 février 1815.