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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/26

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« La cour de Versailles, dit-il, paraissait croire que le roi de Prusse était, à l’égard de la France, ce qu’est un despote de Valachie, à l’égard de la Porte, c’est-à-dire un prince subordonné et obligé de faire la guerre dès qu’on lui envoie l’ordre. Elle se persuadait aussi qu’en portant la guerre dans l’électorat de Hanovre, elle ferait mollir le roi de la Grande-Bretagne et terminerait ainsi au centre de l’Empire les différends qui subsistaient entre elle et les Anglais. M. Rouillé, ministre des affaires étrangères, dit un jour à M. Knyphausen dans l’intention d’engager le roi à contribuer à cette diversion : — Ecrivez, monsieur, au roi de Prusse qu’il nous assiste dans l’expédition du Hanovre ; il y a là de quoi piller ; le trésor du roi d’Angleterre est bien fourni : le roi n’a qu’à le prendre : c’est, monsieur, une bonne capture. — Le roi lui fit répondre que de pareilles propositions étaient convenables pour négocier avec d’autres, et qu’il espérait qu’à l’avenir M. Rouillé voudrait bien apprendre à distinguer les personnes avec qui il avait traité. »

Ainsi pas un mot qui indique de qui étaient venus l’initiative et le conseil du projet d’envahir le Hanovre. Du propos cynique prêté au ministre français, la correspondance aujourd’hui connue de son interlocuteur n’offre pas la moindre trace. Et quant à la réponse hautaine que le roi s’attribue lui-même, elle ne ressemble guère aux termes doux et ménagers dont on l’a vu recommander l’usage à son représentant. Il faut assurément être roi et habitué à être cru sur parole pour se permettre de travestir à ce point la vérité [1].

Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment, Frédéric s’était évidemment aperçu qu’en allumant lui-même le feu si près de chez lui, il lui serait difficile de ne pas être appelé au secours pour l’éteindre. Aussi, dans les conseils d’énergie qu’il continuait à donner à la France, il ne fut plus question de l’envahissement du Hanovre, mais bien d’une entreprise du même genre à tenter sur les Pays-Bas ; celle-là, assurément, plus facile à accomplir pour la France, bien que plus difficile à justifier, mais qui opérait plus sûrement encore la diversion dont il avait besoin pour sa propre sécurité. C’est dans cette disposition nouvelle que le trouve le ministre dans un entretien qu’il voulut avoir encore avec cet agent. Cette fois l’appel était motivé par la nouvelle que, quoique la guerre ne fût pas encore déclarée, une rencontre avait déjà eu lieu en mer entre les escadres anglaise et française, et s’était terminée au désavantage de la France par la capture de deux de ses

  1. Frédéric, Histoire de la guerre de Sept ans, ch. I.