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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/235

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parasite ; comme économiste, elle les approuve, et elle ne laisse pas de regretter le gui. Elle a vu dans l’Anjou des châtaigniers magnifiques tomber sous la cognée pour faire place à des champs de pommes de terre ; elle s’en est réjouie, et les larmes lui sont venues aux yeux. Comme elle est naturellement optimiste et qu’elle a du goût pour les utopies, elle cherche à se persuader qu’un temps viendra où tout sera concilié, l’utile et le beau, où tous les intérieurs seront bien tenus et confortables, et où tous les hommes seront poètes. J’ose affirmer qu’elle ne verra jamais ce temps merveilleux.

Dans l’habitude de la vie, elle recourt à un autre genre de consolations, qui me paraissent meilleures et moins chimériques. Quand elle contemplait le ciel bleu de la Provence, elle prenait en pitié le ciel gris de l’Angleterre et ne se souciait pas de le revoir ; mais les moustiques lui ayant procuré quelques nuits d’insomnie, elle s’est dit qu’un ciel gris avait ses avantages. En parcourant les jardins délicieux des villas niçoises, elle se prenait à regretter que dans l’île où elle est née les citronniers et les orangers ne fleurissent pas en pleine terre ; mais ayant demandé à voir l’intérieur d’une de ces villas princières, elle s’est avisée que les chambres des domestiques étaient de vilains trous noirs s’ouvrant sur un corridor sombre, et elle a pensé que dans son île les servantes étaient mieux logées.

Puisqu’elle croit au système des compensations, que ne l’applique-t-elle à l’histoire du genre humain ! Les glorieuses cités antiques, où l’esclave se chargeait de toutes les besognes ingrates, les barons féodaux, qu’animait l’esprit d’aventure, les hommes de la Renaissance, qui vivaient dans un temps où l’art se mêlant aux industries embellissait tout, les maisons, les meubles et les dieux, ont éprouvé des joies que nous ne connaissons plus. C’est une longue histoire que celle des félicités perdues, qui ne se retrouveront jamais ; mais on les remplace, et quelquefois avec avantage. Si par miracle une de ces sociétés mortes, qui firent beaucoup d’heureux, venait à revivre, nous y serions mal à l’aise et à l’étroit, nous y trouverions des institutions et des coutumes qui s’accorderaient mal avec notre façon de comprendre le bonheur et de choquantes inégalités, incompatibles avec l’idée que nous nous faisons de la justice.


G. VALBERT.