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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/227

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fouet deviennent bien vite ses amis, et elle s’est senti de la tendresse pour une Niçoise avec qui elle eut un éloquent entretien sur ses vieux amis les porcs, qu’elle a longtemps pratiqués. Comme elle, cette Niçoise affirmait qu’on les calomnie odieusement, qu’on les accuse à tort de se plaire dans la fange, que rien ne leur est plus agréable qu’une bonne litière de paille propre, que ces épicuriens raffinés, ces découvreurs de truffes, nous en veulent de les traiter en cyniques.

Miss Betham pense avec raison que la dureté pour les animaux est un reste d’antique barbarie, l’héritage d’un temps où l’on n’avait pas encore appris à les considérer comme des ancêtres ou comme des parens pauvres. Un de ses griefs contre l’ancien régime est qu’avant la Révolution ils étaient encore plus malheureux qu’aujourd’hui, témoin ce mémorable troupeau de deux mille moutons anglais importés par un propriétaire français, qui les laissa mourir d’inanition. « Quand les hommes, les femmes et les enfans, dit-elle, en étaient réduits à se nourrir d’herbes et de racines sauvages, de quoi se nourrissaient leurs moutons et leurs vaches ? » Hélas ! la plus grande marque d’estime et d’amitié que nous pussions donner aux moutons, aux bœufs et aux porcs serait de ne pas les tuer pour les manger. Mais miss Betham n’est pas née sur les bords du Gange, elle fait grâce aux bouchers comme aux chasseurs : un brahmane taxerait sa miséricorde de cruauté mal déguisée.

Aimant passionnément les bêtes, on comprend qu’elle doit avoir une préférence marquée pour les hommes qui leur ressemblent, pour ceux qui sont restés plus près de la nature, qui vivent dans le commerce des champs et des bois et qui ont un peu de leur mystère, pour ceux que l’instinct gouverne, et en qui tout est naturel, même les artifices et les ruses. Ce qu’elle met au-dessus de tout, c’est le cultivateur français, l’homme de la terre, le dur travailleur, toiler and moiler, celui qui mène une vie rude et qui l’assaisonne d’un peu de gaîté gauloise. Elle a moins de goût pour une partie de notre bourgeoisie de province. Elle y a trouvé cependant d’excellens amis, et elle a souvent usé de leur gracieuse hospitalité ; mais si cordial que fût leur accueil, il y avait un tel abîme entre leurs opinions et les siennes que, pour la première fois depuis son arrivée en France, elle se sentait, nous dit-elle, dans un monde étranger. C’est surtout en Bourgogne, dans les environs de son cher Dijon, qu’elle a fait cette fâcheuse expérience. Ses amis possédaient des maisons de campagne, où ils passaient chaque année quelques semaines. Ils faisaient tout pour lui être agréables, et elle était sensible à leurs soins ; mais elle n’osait leur parler librement ni des affaires publiques, ni de ses vues sociales, ni de l’évolutionnisme, ni du dernier livre de Renan. Sur quel sujet pouvait-elle espérer de s’entendre avec eux ? Préoccupée d’éviter les querelles, écoutant sans mot dire et n’en pensant pas moins, rongeant son frein et parfois confuse