Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/221

Cette page n’a pas encore été corrigée


subit. L’activité forcenée de ce groupe, son entrain dans l’attaque, sa cohésion jusqu’à présent parfaite, lui font dans tous nos débats une place hors de proportion avec sa force numérique. J’attribuerais volontiers une part de cette prépotence relative à une raison d’ordre domestique. Les membres des autres fractions de l’assemblée, gens occupés de leur état, ne sont députés qu’à certaines heures ; les socialistes le sont toujours et ne sont que cela. Les autres viennent au Palais-Bourbon ; les socialistes y vivent. C’est le cercle où ils s’installent dès le matin devant la table des journaux, puis à la buvette ; les premiers à l’ouverture de la séance, ils ne la quittent guère, et la prolongent le plus tard possible. Ils font corps avec le bâtiment, ils sont chez eux et à l’aise dans la maison où les autres sont de passage. Ce n’est qu’une nuance, insaisissable pour les personnes du dehors, mais elle a sa valeur dans le tableau que j’esquisse.

Ces messieurs ont égalé du premier coup les Irlandais dans la science de l’obstruction ; tantôt on se relayant à la tribune pendant de longues heures ; tantôt en éternisant le débat par de fastidieux scrutins à cette même tribune. Le règlement impose ce lent procédé de vote dès qu’il est demandé par quarante membres présens. Le groupe socialiste tient toujours en réserve des demandes de scrutin à la tribune ; il guette pour les placer l’instant où les bancs du centre se dégarnissent, vers la fin de la journée. On téléphone alors dans tout Paris aux défenseurs de la société absens, qui abandonnent en hâte la table où ils dînent. Cette joyeuse plaisanterie a rendu le métier plus dur. L’outrance de sentimens et de langage, apportée directement des réunions publiques à la Chambre par nos collègues de la nouvelle Montagne, a haussé le diapason des tumultes parlementaires et donné aux luttes de l’arène législative une férocité inconnue à nos devanciers. Au cours de la dernière discussion, on était parfois tenté de se croire à la veille d’un 18 fructidor ; on avait la vision d’un paquebot sous vapeur, prêt à porter vers les rivages de la Guyane la fraction de l’assemblée qui aurait le dessous…

Il suffisait alors de franchir le seuil du palais pour faire bon marché de ces souvenirs historiques. Trois ou quatre badauds, le nez au vent, une demi-douzaine de sergens de ville arpentant le bitume d’un pas ennuyé, le grand Paris indifférent, tranquille, tout à son travail où à son plaisir… Non, ce ne sont plus les grands jours de la première, et ce n’est pas encore le grand soir de la dernière. — Une simple promenade dans les couloirs remet au point nos imaginations échauffées. Ils sortent à leur tour, ces loups-garous que les spectatrices des tribunes se montraient avec un petit frisson ; la plupart d’entre eux redeviennent des collègues