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bureaux et commissions. Ce sont les intestins de l’animal parlementaire dont nous avons vu la tête dans la salle des séances, le cœur dans les couloirs. Là quelques laborieux triturent, digèrent et assimilent la matière législative qu’on a mâchée à la tribune. Sur ces tapis verts, autour desquels une douzaine de personnes discutent dans la fumée des cigares, les dossiers s’accumulent, les projets de loi naissent, s’élaborent ; ils vont se déformer dans l’incohérence du débat public, ils reviennent prendre une forme présentable et définitive « au sein des commissions ». Une commission aboutit quelquefois, parce que ses membres se résolvent quand la discussion a suffisamment épaissi les ténèbres, à donner carte blanche au plus autorisé d’entre eux, qu’ils nomment rapporteur. Il arrive ainsi qu’un homme de bonne volonté fait à lui tout seul une loi, pas plus nuisible qu’une autre. Je ne m’étendrai pas sur le travail des commissions : le tableau en a été gravé de main de maître, dans un chapitre inoubliable pour tous ceux qui ont lu le chef d’œuvre de bon sens publié par M. le duc d’Harcourt sous ce titre : Quelques réflexions sur les lois sociales.

L’autre province, pays mixte, est ce Salon de la Paix, ainsi nommé par antiphrase, où les journalistes guettent les députés, où bourdonnent les faiseurs d’affaires et les pêcheurs en eau parlementaire. Ici confluent l’opinion des boulevards et l’opinion des couloirs. Cette halle où viennent se répercuter tous les bruits de Paris n’est séparée que par un tambour de la cuisine législative. Fréquemment un député pousse le battant capitonné qui intercepte ces bruits : comme le corbeau de l’arche, il va aux nouvelles du déluge. Il apporte dans le Salon de la Paix l’atmosphère spéciale qui vient de se former de l’autre côté de la cloison, il y retrouve l’atmosphère parisienne. A la fin de chaque séance, quand le flot des représentans se mêle à la sortie au flot des journalistes qui descendent de leur tribune, les deux courans d’opinions factices se côtoient un instant et se heurtent avant de se confondre, comme les eaux du Rhône et de l’Arve à leur jonction. Puis, la combinaison se fait, l’opinion moyenne du jour s’établit, telle qu’elle apparaîtra dans les journaux du lendemain matin et au début de la séance suivante. Le Salon de la Paix est l’atelier où la collaboration constante du Parlement et de la Presse fait et défait les gouvernemens, fabrique les réputations, les fortunes, les nouvelles à sensation, les articles retentissans, les projets de grosses entreprises, les duels, les mots spirituels, bref tout ce qui concourt au bonheur de la France. Les préfets y prennent lèvent, les romanciers y prennent leurs meilleures notes sur la comédie humaine, les correspondais étrangers se persuadent qu’ils y surprennent la vraie physionomie de la nation française.