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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/208

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personnes venant de tous les points de la France et dont la plupart m’étaient inconnues. Ces personnes ont un mode d’existence particulier, des mœurs corporatives ; elles font une besogne déterminée. Si importante que soit cette besogne pour nos plus chers intérêts, il la faut étudier comme celle d’une ruche d’abeilles ou d’un terrier de fourmis, avec la curiosité tranquille du naturaliste devant chaque manifestation de la vie.

Dans toute maison où des hommes sont réunis, on observe une double action : action des habitans sur l’édifice, qu’ils approprient à leurs convenances ; action de l’édifice sur les habitans, qui empruntent certains plis d’habitude au moule de pierre où ils se façonnent. Nous allons voir cette force plastique à l’œuvre dans l’ancien hôtel de Françoise de Bourbon, la fille de Louis XIV et de Mlle de la Vallière, qui loge depuis cent ans les assemblées délibérantes. Ce vaste corps de bâtimens a plusieurs centres de vie, et chacun est le centre d’une vie différente.

La salle des séances d’abord, le plus apparent de ces organes, le seul connu des profanes, qui sont par la même enclins à lui donner une importance exagérée dans l’économie générale de l’existence parlementaire. Ainsi, pour nous public, la salle de spectacle d’un grand théâtre compte seule dans le monument, le reste n’est que services accessoires ; mais la troupe qui vit dans ce théâtre et qui en vit raisonne autrement que le public ; pour elle, la scène n’est qu’un atelier de travail, le lieu d’une vie momentanée et conventionnelle ; ses habitudes, ses intérêts, son existence normale ont leur « foyer » ailleurs, dans les coulisses. — Je serai ramené souvent à cette comparaison entre la Chambre et le théâtre ; je prie le lecteur de n’y point chercher une raillerie facile, je proteste contre tout soupçon d’irrespect. Ici et là, mêmes agencemens matériels, mêmes causes morales, produisant les mêmes effets ; la similitude est parfaite, le rapprochement élucide d’un mot tout ce qui exigerait de longues explications ; hésiter à y recourir, ce serait éteindre le flambeau qui éclairera le plus fortement l’objet de notre étude.

Chacun connaît, pour y être entré au moins une fois, la salle des séances. Un amphithéâtre de gradins, supportant des cordons serrés de banquettes rouges et de pupitres, divisés en travées égales par les séparations ménagées pour le passage ; elles rayonnent de l’hémicycle, au pied de la tribune, et montent jusqu’à la muraille circulaire, où s’appuient les derniers bancs. Deux rangs de tribunes publiques règnent au-dessus de l’amphithéâtre. En face, sous la belle tapisserie qui représente les graves philosophes de l’Ecole d’Athènes, une sorte d’autel à plusieurs