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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/18

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(c’était le nom du nouveau ministre que la grandeur même des événemens auxquels il s’est trouvé mêlé n’a pas pu rendre célèbre) était un ancien magistrat qui avait passé honorablement, mais sans faire preuve d’aucune distinction particulière, par les hauts emplois de l’intendance. Il était resté étranger par toutes ses habitudes aux intérêts qu’on lui donnait à gérer. « Rien ne l’appelait à ce poste, écrivait le ministre de Prusse à Frédéric, son incapacité étant généralement reconnue et plus grande encore pour ce département que pour aucun autre, à quoi il faut ajouter que ce ministre, ayant soixante-dix ans. n’aura que le temps d’achever son noviciat [1] et de s’instruire des élémens de la politique. — Je vois bien, répondait Frédéric, que M. de Rouillé n’est proprement que la marionnette de quelqu’un… il sera bien nécessaire que vous vous appliquiez à pénétrer qui peut être celui dont il suit les impulsions [2]. »

Par malheur, ce jour-là, Frédéric se trompait : Rouillé, comme plusieurs des hommes que Louis XV employait, n’était, à la vérité, propre qu’à faire une marionnette, mais aucune main ne le dirigeait, et l’étrange combinaison qui, à la veille d’une grande guerre dont tout annonçait que la mer serait le principal théâtre, donnait la marine à un financier et faisait d’un vieil intendant un diplomate malgré lui, n’était le fruit d’aucun calcul. C’était le hasard seul qui y avait présidé et en devait faire sortir les tristes conséquences. Pour commencer, Rouillé, tout étourdi de l’embarras de ses nouvelles fonctions, « dépérissant à vue d’œil, dit quelque part d’Argenson, par l’effroi des choses importantes qu’il avait à traiter », commença par épuiser la mesure de toutes les concessions possibles pour éviter d’entrer en querelle ouverte avec l’Angleterre. La compagnie britannique des Indes se plaignait de l’esprit entreprenant du gouverneur Dupleix : on le rappela ; et une convention signée à Londres restitua une partie de ses conquêtes, et replaça les deux compagnies sur un pied d’égalité que l’Angleterre ne devait pas tarder à faire tourner à son avantage.

Quant au différend américain, un projet de convention fut offert qui, sans faire droit à toutes les réclamations anglaises, en tenait pourtant assez de compte pour fournir une base très honorable de négociation. De plus, on proposait très sagement que,

  1. C’était l’expression même dont se servait Rouillé dans une lettre au maréchal de Noailles. — « Je me trouve bien peu jeune, disait-il, pour commencer mon noviciat. »
  2. Knyphausen à Frédéric, août 1754 (Ministère des Affaires étrangères). — Frédéric à Knyphausen, 29 août 1754 (Pol. Corr. , t. X, p. 411).