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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/177

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Le raisonnement contraire semblerait plus logique. La fiction légale, par laquelle on veut essayer de sauver la moins bonne de nos deux monnaies métalliques ; n’a contribué jusqu’ici qu’à les compromettre l’une et l’autre. Que ne s’efforce-t-on plutôt de supprimer cet expédient malencontreux ? Le bimétallisme solidaire et forcé n’a pas réussi. Reste à tenter une dernière épreuve : le bimétallisme parallèle et indépendant.

Dès l’abord, le nouveau système offre l’incontestable avantage de nous faire rentrer dans la correction et la vérité monétaires. Chacune de nos monnaies n’aura plus à rendre compte que d’elle-même, et redeviendra ce qu’elle doit être uniquement en réalité, selon la juste remarque de M. Raphaël-Georges Lévy [1], un poids déterminé d’or, ou un poids déterminé d’argent, sans aucune corrélation nécessaire entre les deux. L’idée confuse de valeur comparative, qui obscurcit et fausse tout, se trouve écartée, pour laisser apparaître la seule idée nette, le poids du métal considéré.

Qu’est-ce que le franc comme valeur ? Nul ne saurait le dire, par l’excellente raison que cette valeur change sans cesse. Qu’est-ce que le franc comme poids ? Le premier-écolier venu répondra : cinq grammes d’argent. Mais aujourd’hui, avec le système du rapport fixe, cette réponse, qui paraît très claire, manque pourtant de précision, puisqu’elle signifie en même temps trois cent vingt-deux milligrammes et demi d’or.

L’existence parallèle des deux métaux monnayés indépendans permettrait au commerce de choisir l’un ou l’autre, suivant les besoins variés des affaires internationales. Les différences se régleraient en or avec l’Angleterre ou l’Allemagne, en argent avec le Mexique ou la Chine. Chaque nation, sans que rien fût changé à ses coutumes, pourrait facilement donner en échange sa monnaie usuelle et recevoir la monnaie correspondante d’un pays quelconque. Le poids du métal échangé deviendrait ainsi la véritable unité monétaire universelle, ce qui simplifierait singulièrement les transactions de peuple à peuple. Est-il téméraire en effet de prévoir le moment où les puissances civilisées s’entendront sur l’unité de poids, comme elles viennent d’adopter de concert les mêmes unités électriques, lors du Congrès des électriciens à l’Exposition de Chicago ?

On dira que la suppression du rapport actuel réduirait aussitôt de moitié la valeur du stock métallique d’argent, d’où résulterait une perte énorme pour les nations qui s’en trouvent

  1. Mélanges financiers, par M. Raphaël-Georges Lévy. Paris, 1894.