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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/167

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Notons que ces mouvemens alternatifs de baisse n’ont rien d’anormal. Loin d’être des accidens extraordinaires, ce sont des phénomènes naturels, qui affectent séparément, ou pour ainsi dire individuellement et dans des proportions différentes, tantôt l’un tantôt l’autre des deux métaux monnayés, soumis eux aussi aux lois générales de la production, de l’offre et de la demande ; les relations de valeur entre eux sont donc modifiées sans cesse.

Naguère, devant la dépréciation possible de l’or, résultant de la surproduction dans les centres aurifères, c’était le métal jaune dont les plus éminens économistes jugeaient la démonétisation indispensable. Aujourd’hui, c’est l’argent, avili pour des raisons analogues, que les gouvernemens ont dû démonétiser de fait par la suppression de la frappe. Et malgré de telles fluctuations, constatées avec évidence dans le passé, douloureusement subies dans le présent et inévitables dans l’avenir, on voudrait maintenir l’équivalence obligatoire entre les deux monnaies, d’après une proportionnalité fixe : tant de grammes d’argent vaudront toujours tant de grammes d’or. Aurait-on tout à coup découvert le secret d’établir un rapport constant entre deux quantités inégalement variables ?

Pourquoi ce fétichisme pour un système condamné à la fois par la logique et l’expérience ? Est-ce un hommage posthume rendu au comte de Calonne ? Car le régime monétaire, actuel, adopté sous Bonaparte par la loi de germinal an XI (mars 1803), fut calqué sur le projet du célèbre ministre de Louis XVI ; de même, tant d’autres mesures, décrétées depuis la Révolution, avaient été proposées et préparées pendant les dernières années de l’ancienne monarchie. Certes, puisqu’il s’agissait d’établir un rapport entre les monnaies, celui de 15, 5 d’argent en poids pour 1 d’or était judicieusement choisi, et les deux métaux n’ont pas fait trop mauvais ménage, jusqu’à ce que la découverte et l’exploitation de mines nouvelles, amenant des crises successives, fussent venues prouver qu’au fond l’union était mal assortie.

Actuellement, l’argent monnayé a perdu la moitié de sa valeur réelle, tout en conservant la totalité de sa valeur nominale. Cinq francs d’argent, qui ne valent en réalité que 2 fr. 50 d’or, s’échangent néanmoins contre 5 francs de métal jaune en vertu de la loi du conjungo monétaire. A ce compte, les espèces d’argent constituent de la fausse monnaie légale.

Quoi qu’on fasse pour atténuer l’écart existant aujourd’hui entre les deux métaux, à supposer même qu’on se décide à établir le rapport d’après le cours actuel, soit environ 30 d’argent en poids pour 1 d’or, l’écart reparaîtra bientôt par la force des choses. Tant que le lien légal subsistera, les crises du passé, dans