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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/164

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rassemblées toutes les classes de la population, avec le riche bariolage des costumes, le caractère franchement local des physionomies, tout le pêle-mêle si habilement ordonné de cette foule accourue pour une de ces tueries sauvages qui de tout temps ont été et qui restent encore aujourd’hui le fond des divertissemens de cet étrange pays. Et dans les Fileuses encore, n’est-ce pas une autre face également caractéristique de la vie espagnole qui s’offre à nous dans cet intérieur pittoresque, avec ces belles filles du peuple et ces grandes dames élégantes, avec ces opérations diverses d’une industrie nationale, égayées et comme transfigurées par la lumière radieuse qui se joue parmi ces riches étoffes ou parmi ces loques superbes dont sont vêtues les travailleuses ? Que de sujets d’observation, que de renseignemens instructifs sur les mœurs, les allures et les types d’une époque et d’une contrée ! quelles images charmantes, aussi vraies que poétiques ! A le bien prendre enfin, même en dehors de l’intérêt que nous y trouvons, la valeur d’exécution de pareils ouvrages ne suffirait-elle pas à leur gloire ?

Toutes ces nouveautés, Velazquez les a créées sans se poser en révolutionnaire, sans même croire qu’il fût un inventeur, se bornant à peindre de son mieux les choses qu’il avait sous les yeux, rajeunissant à force d’intelligence et de talent un art qu’on pouvait croire épuisé. S’il a pu ainsi étendre ses ressources, ce n’est pas en franchissant les limites de son domaine, mais en s’y enfermant plus scrupuleusement, en aimant mieux la nature et en nous révélant, par des ouvrages excellens, ce qu’elle possède encore de trésors pour ceux qui savent la bien voir et en exprimer la beauté. Jamais la perfection n’a été si aimable ni si ingénue ; jamais son langage n’a été si accessible à tous, attrayant pour les ignorans, plus admirable encore pour ceux qui savent. Voilà un grand esprit sans morgue et un grand talent qui semble s’effacer. Comme sans y penser, il reste noble en étant vrai, et c’est quand il est le plus simple qu’il fait le mieux paraître sa grandeur. En tout, il se révèle à nous avec cette distinction native qu’avaient encore accrue chez lui la loyauté et la bonne conduite de la vie. A celui qui, ayant déjà goûté les plus hautes délectations de l’art, n’a pas encore pu connaître l’ensemble de son œuvre, il réserve à Madrid la rare surprise des admirations les plus vives, et l’étude de sa vie comme celle de son art s’accordent pour fixer en nous l’impression qu’il convient de garder de lui, celle d’un gentilhomme et d’un peintre accomplis.


EMILE MICHEL.