Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/163

Cette page n’a pas encore été corrigée


les cliens du peintre nous apparaissent ainsi dans le décor même où ils se meuvent, au milieu de leurs occupations ou de leurs divertissemens, à la cour, à l’atelier, dans la campagne.

Chacun de ces portraits est ainsi devenu un tableau. De même, chacun des tableaux de Velazquez est fait d’une réunion de portraits, non pas assemblés au hasard et avec des modèles de rencontre, mais avec les types les plus caractéristiques, les mieux choisis pour mettre en pleine lumière les épisodes qu’il s’est proposé de retracer et pour leur donner toute leur signification. De ces portraits en action il a composé ses œuvres les plus expressives, usant avec une mesure parfaite de ce procédé de la répétition qui, bien compris et discrètement pratiqué, mérite de tenir une si grande place dans la littérature et dans tous les arts. N’est-ce pas lui, en effet, qui permet de donner à l’expression d’une idée toute sa plénitude, en nous présentant à la fois les acceptions diverses qu’elle peut offrir, avec les contrastes ou les analogies qui en accusent plus nettement le relief, avec les accens qui en font le mieux ressortir l’intention ? Dans cette façon de relier ou d’opposer entre eux les divers élémens mis en œuvre, il y a comme une force secrète de persuasion, puisque la réalité s’ajoute ici à l’intelligence pour rendre l’impression plus saisissante.

C’est dans la valeur de chacun de ces élémens aussi bien que dans la signification qu’ils tirent d’un ensemble ainsi conçu que Velazquez a manifesté la singulière puissance et la nouveauté de son art. On n’a pas assez remarqué, en effet, que le premier il a inauguré bien des genres et les a d’emblée portés à leur perfection. En nous montrant, ainsi qu’il l’a fait dans les Lances, (es soldats et les grands capitaines de l’Espagne, en choisissant pour les rapprocher un des actes mémorables de leur vie militaire, comme pour faire mieux ressortir la courtoisie chevaleresque du plus illustre d’entre eux envers son ennemi vaincu, en renonçant à l’appareil rebattu des allégories et des figures mythologiques, pour tirer de la seule réalité toutes les ressources que contenait son sujet, n’a-t-il pas donné du tableau purement historique un modèle qui depuis lors n’a jamais été égalé ? Quel document plus exact, plus irrécusable, plus condensé et, comme on dit, plus suggestif, trouverions-nous dans les mémoires du temps que le tableau des Meninas, pour nous faire pénétrer dans cette cour d’Espagne si fermée, si pointilleuse et si vaine, pour nous dévoiler la vie familière de ce souverain désœuvré et la honteuse promiscuité des avortons et des fous dont il s’entoure pour tromper le long ennui de ses journées ! C’est aussi de l’histoire, et pas seulement celle de la cour, que nous rappellent ces Chasses royales ou., dans le cadre d’un paysage franchement espagnol, nous voyons