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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/160

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Ni les chefs-d’œuvre des plus grands maîtres de l’Italie, que par deux fois il avait pu admirer dans leur patrie, ni ceux que contenaient les collections royales au milieu desquelles devait s’écouler sa vie, ni Rubens lui-même au comble de sa gloire, alors qu’il arrivait à Madrid avec les séductions réunies de sa personne et de son talent, n’avaient pu entamer la forte originalité de Velazquez. Dès le début, il avait eu sa façon à lui de voir la réalité et de la rendre. Nous savons qu’il professait une prédilection marquée pour Titien, pour Tintoret et Véronèse ; pourtant il ne les a jamais imités, et il ne ressemble qu’à lui-même. On a voulu, non sans quelque subtilité, distinguer des manières successives dans le développement de sa carrière artistique : à aucun moment on n’y trouverait de la manière, et même, à le bien prendre, tout se tient, tout se suit, et s’enchaîne dans son œuvre. Aussi, à raison même de ce naturel parfait, il n’est pas de maître dont le commerce nous paraisse plus sain et dont les enseignemens soient plus profitables.

On reste sans défense contre une sincérité si constante et si absolue ; on risquerait même, à force de l’admirer, de devenir injuste pour les autres. Il semble que, parce qu’ils ont gardé, par ce qu’ils nous montrent de respect pour les traditions, ils aient perdu quelque chose de cette franchise de vision que Velazquez a toujours en face de la nature. C’est elle qui lui communique directement la fraîcheur et la vie de ses impressions. Aussi est-ce en Espagne surtout qu’il convient de le voir, non seulement parce que c’est au musée du Prado qu’on trouve une réunion aussi complète de ses œuvres, mais parce que le pays et la race qu’il a si fidèlement représentés, permettent de l’y mieux comprendre et font mieux paraître tout son mérite. La population avec ses types variés, ses usages, ses plaisirs et ses fêtes, les échappées sur la campagne, la sombre tristesse de l’Escurial et des montagnes austères auxquelles il s’appuie, la lumière vive et franche de ces plateaux élevés, partout aujourd’hui encore nous rencontrons des témoignages irrécusables de sa véracité. Hommes et choses, mœurs et paysages, scènes familières ou grandioses, tout chez lui est bien espagnol, et c’est comme un résumé de l’époque et du milieu où il a vécu, observé par un esprit très pénétrant, exprimé par un artiste de génie, que nous découvrons dans son œuvre.

Avant tout, Velazquez est un portraitiste ; c’est dans sa façon de comprendre et d’interpréter la nature humaine que s’accuse le mieux son originalité. Certes bien d’autres avant lui ont excellé dans le portrait, et il y aurait pour la critique autant d’injustice que d’ingratitude à ne pas reconnaître et goûter tant de