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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/158

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rapport avec les dimensions du tableau projeté. La préparation très mince de cette toile en laisse voir la trame et, soit qu’il insiste en la recouvrant de pâte, soit qu’il procède par légers frottis, il obtient à son gré les aspects les plus variés. La blancheur de cette préparation permet aussi de donner plus de clarté, plus d’éclat à la couleur et, même dans les morceaux, les plus finis, la franchise de l’exécution assure à la fois à l’œuvre une fraîcheur plus grande et une meilleure conservation.

Quant à sa façon de peindre, c’est l’artiste lui-même qui nous a renseignés à ce sujet, en se montrant à nous avec sa palette et ses pinceaux dans le tableau des Meninas. Cette palette est petite, ovale, peu chargée de couleurs en petit nombre, huit ou neuf au plus : un blanc, un ocre jaune, deux rouges, l’un de ton moyen, l’autre plus brillant, plus subtil que le vermillon, — un certain rouge de Séville, qu’on prépare très bien en Espagne, — puis une série de couleurs sombres, peu distinctes, probablement une laque, un noir, de l’indigo et un ou deux bruns. Avec ces couleurs modestes et d’éclat plus que médiocre, Velazquez compose des harmonies fortes ou délicates, austères ou joyeuses, infiniment variées. Jamais de recettes ni de formules : il sait tirer parti de tout, marier tous les tons, se contenter au besoin de noir et de blanc, avec un peu de brun et de vermillon, pour obtenir les modulations les plus exquises.

Il ne se sert point de brosses ; du moins, ce sont des pinceaux qu’il tient à la main dans ce même tableau des Meninas, ce qui semble un peu étrange, étant donnés ces grands espaces qu’on y remarque, — comme le plancher, les parois, le plafond et la toile appuyée contre le chevalet, — dans lesquels la teinte est unie, promenée à plat, sans trace de reprise. Mais peut-être n’avait-il pas besoin de brosses pour la tâche qu’il se proposait ce jour-là. En tout cas, les pinceaux qu’il a en main sont semblables à ceux des aquarellistes, montés sur les longs manches, qu’il employait de préférence et dont usaient aussi, du reste, bien d’autres vaillans opérateurs, Rubens notamment. La touche est ainsi, quand il le faut, plus nette, plus précise et plus souple ; la longueur des hampes permettant d’ailleurs de donner de plus loin cette touche et de mieux apprécier, par conséquent, l’effet qu’elle produira à la distance voulue. Pour la matière colorante, elle n’est ni trop délayée, ni trop épaisse ; assez consistante pour pouvoir être maniée légèrement sans couler, ni poisser, dans tous les sens. Posée franchement par grands tons locaux de valeur moyenne, le peintre la modifie à peu de frais, à l’aide de quelques accens, plus vigoureux et transparens dans les ombres, plus clairs et empâtés dans les lumières. De même, c’est en frôlant qu’il indique les