Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/157

Cette page n’a pas encore été corrigée


même d’aborder l’exécution de son œuvre n’appartient qu’à lui. Quel autre oserait, comme il le fait, jeter sa composition sur la toile, le plus souvent sans études, sans esquisses préalables ? Evidemment il y a bien réfléchi ; il sait, il voit clairement ce qu’il veut. Mais quelle concentration d’efforts, quelle sûreté exige un travail mené ainsi d’ensemble, avec toutes les difficultés réunies du dessin, de l’effet, de la couleur ! quelle force de volonté en face de la nature, à laquelle il ne cesse jamais de recourir, pour l’interpréter suivant son idée, pour subordonner cette interprétation aux convenances du sujet qu’il traite et au résultat final qu’il s’est assigné ! Ce n’est pas, nous l’avons vu, qu’il se refuse jamais à améliorer cette œuvre au cours de l’exécution : les nombreux repentirs que nous avons déjà signalés dans ses tableaux le prouvent suffisamment. Mais la nécessité où il est de se presser l’oblige à employer de son mieux les courts instans qui lui sont accordés par ses modèles. Il s’applique donc de toutes les forces de son être à son travail, et par l’énergie de cet effort initial il se place, comme d’emblée, au cœur même de son œuvre. Jusqu’à son entier achèvement, il lui communique cette chaleur, ce souffle de vie qu’imprime aux grandes créations humaines l’impression toujours agissante d’un esprit supérieur.

Pour ne point s’égarer, pour ne rien livrer au hasard et faire aboutir dans le plus bref délai ce travail hâtif, l’artiste a compris de bonne heure la nécessité de procéder avec méthode. La mise en place de l’ensemble est donc tout d’abord pour lui l’objet d’un soin particulier ; c’est là le fondement même sur lequel tout doit reposer. Il a acquis à cet égard une justesse de coup d’œil vraiment merveilleuse pour apprécier les formes, les proportions et les mouvemens. Dès ses premiers traits, à l’exactitude absolue des distances et des directions, on sent déjà quelle est la sûreté du dessinateur. Mais il a sa façon à lui de dessiner : il lui faut le pinceau en main, et c’est avec des couleurs qu’il modèle. On ne connaît pas, en effet, de dessins qui puissent lui être attribués avec quelque certitude, et, bien qu’on possède, au cabinet des estampes de Berlin et à la bibliothèque de Madrid, deux épreuves d’un portrait gravé d’Olivarès, qui, à raison de la liberté et de la largeur de l’exécution, nous paraissent digues du maître, le fait que ce sont là des épreuves uniques prouve assez qu’il n’attachait pas grande importance à ces essais, si tant est qu’ils soient véritablement de lui. Velazquez ne fut et n’a jamais voulu être que peintre, et, même comme peintre, sa technique et les matériaux qu’il emploie sont d’une simplicité extrême. Habituellement, il se sert d’une toile d’un canevas assez gros, dont le grain est en