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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/151

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du trône. Il fallait se hâter de le peindre, car le pauvre enfant n’était pas destiné à vivre. Velazquez l’a représenté à l’âge de deux ans, en jupe rouge et tablier blanc, avec ses jouets pendus à sa ceinture : une sonnette d’argent, une petite boîte et un hochet, et près de lui, accroupi dans un fauteuil, un petit épagneul dont la tête espiègle et l’expression mutine contrastent avec celles de l’enfant. Mais le marmot ne songe guère à s’amuser : sa figure est exsangue, ses chairs sont flasques et inertes, et le tapis qui garnit sa table ainsi que le rideau d’un rouge laqueux sur lequel se détache son visage malingre ne font que mieux ressortir encore la pâleur de son teint. C’est à peine si ses jambes fluettes peuvent soutenir le corps débile de ce triste rejeton d’une race qui va s’éteindre. Trois ans plus tard il était mort, et un autre enfant, Ferdinand-Thomas, né un an après, mourait lui-même au bout de dix mois à peine. Nous retrouvons la princesse Marguerite au centre d’une des œuvres les plus importantes de Velazquez, dans ce tableau des Meninas qui nous paraît la plus haute expression de son talent. La scène familière qu’il y a retracée s’est probablement offerte à ses regards alors qu’il peignait quelque portrait du roi et de la reine et que, pour charmer l’ennui des deux époux pendant la pose, on faisait venir auprès d’eux la petite infante et les personnes attachées à son service. Frappés par un pareil spectacle, ils auront sans doute demandé à l’artiste de leur en conserver le souvenir. Il s’est donc représenté lui-même, la palette à la main, debout devant une grande toile sur laquelle il est en train de peindre le couple royal [1] placé en dehors du tableau, mais dont on voit la double image reflétée dans un miroir pendu à la paroi du fond. Devant eux, l’infante Marguerite est entourée de ses deux demoiselles d’honneur, les Meninas, qui ont donné son nom au tableau ; l’une d’elles, une charmante jeune fille, de physionomie douce et ingénue, agenouillée près de la princesse, tend vers elle un petit vase de faïence rouge vernissée dans lequel celle-ci va boire ; à droite, le nain Pertusato caresse du bout du pied un gros chien étendu à terre qui sommeille d’un air placide ; près de lui, la naine Maria Barbola, avec son disgracieux visage, son tronçon de nez et son air impudent, regarde en face, du côté des deux souverains ; derrière, un peu dans l’ombre, une dame du palais, en costume monastique, cause avec le chevalier d’honneur de l’Infante ; enfin, au fond, par l’ouverture d’une porte, la silhouette du maréchal du palais de la reine, vêtu de noir, se détache

  1. C’est même le seul portrait authentique qui nous ait été laissé de l’artiste, et le grand tableau du musée de Vienne qui passe pour le représenter lui et sa famille n’est certainement pas son ouvrage. Il ne nous offrirait, en tout cas, de lui, qu’une image insignifiante et assez confuse.