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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/128

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La plus belle des actrices sans contredit, — celle dont le pinceau de Mrs Whitman a fixé l’attitude de statue, les bras et les yeux levés au ciel, — une jeune Diane qui pourrait se contenter du rôle de déesse, passe de son plein gré, par unique désir de se rendre utile, la meilleure partie de ses journées comme professeur libre dans une école, et cela sans bruit, sans même en parler. Une autre, qui aurait le droit aussi d’être fière de sa beauté, puisque le fameux sculpteur Saint-Gaudens lui a demandé de poser pour une figure d’ange, est toute aux hôpitaux d’enfans et a écrit des conseils d’hygiène dont profite le premier âge. D’autres encore, et en grand nombre, s’intéressent aux college settlements. Elles ont goûté ces paroles d’un philanthrope anglais : « Nos chagrins délicats, impalpables, nos chères émotions si aiguës, si douloureuses, combien tout cela semble-t-il étrange, presque irréel, auprès de la grande masse de misère ignoble qui embourbe la vie des grandes villes ! »

Par la bouche de M. Robert Woods, une éloquente protestation est partie d’Andover House, ce foyer de la charité à Boston, contre la science égoïste et sans cœur. On souhaiterait de la faire arriver aux oreilles de tous les orgueilleux qui croient que le travail intellectuel les dispense d’aimer l’humanité, de se dévouer à elle. En voici le résumé : la société moderne a de grandes ressources jusqu’ici mal appliquées à des besoins multiples, il faut équilibrer les ressources et les besoins, mobiliser les forces de la civilisation, c’est la meilleure de toutes les politiques. Mais la société ne sera pas sauvée par des moyens, elle le sera par des personnes ; il faut l’influence individuelle, l’intimité continue, l’intérêt pris aux affaires humaines par ceux qui ont bu aux sources de la science, qui ont acquis la largeur philosophique et historique nécessaire pour bien aimer son prochain. La science acquise, loin de détourner de l’exercice de la philanthropie, n’ajoutera qu’un stimulant de plus à la pitié naturelle. Chacun de nous, sans exception, doit être apôtre.

Je voudrais pouvoir citer tout ce que M. Woods a écrit d’excellent sur l’idée du settlement universitaire ; on y trouverait beaucoup de ressemblance avec le settlement social tel que l’a compris miss Addams [1]. Le but est toujours de rendre le travail des pauvres attrayant, la vie des pauvres agréable. Il importe que l’homme commence à visiter partout d’autres hommes ses frères, que chaque visiteur soit un ange de force montrant à son frère

  1. Voyez la Revue du 1er juillet 1894 : La condition de la femme aux États-Unis. Hall House.