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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/124

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Drummond qui a couvert l’Angleterre, et par suite l’Amérique, de compagnies très bien disciplinées. On attire de petits garnemens qui n’ont jamais été à l’école du dimanche, qui n’ont pas la moindre notion d’obéissance ni de respect, on les séduit par l’appât d’un semblant d’uniforme, qu’ils n’auront du reste le droit de porter que lorsqu’ils sauront faire l’exercice. Tous les garçons, d’un bout du monde à l’autre, ont des aptitudes naturelles pour jouer au soldat ; peu à peu, tout en apprenant à manœuvrer selon l’ordonnance, ils apprennent aussi qu’un soldat ne doit avoir ni les mains sales, ni des cheveux incultes, ni des habits déchirés ; ils apprennent l’exactitude, la soumission à une règle. Mais de la part des officiers, combien ne faut-il pas de patience ! Deux étudians de Harvard, rompus aux exercices militaires, se dévouent à former la brigade récalcitrante, avec laquelle ce soir-là je fais connaissance. Il y a devant nous une troupe de petits bandits, chaussés pour la plupart de bottes éculées sans proportion avec leur taille et à l’aide desquelles ils s’administrent de formidables coups de pied. Ils en sont à l’ABC du métier et font de l’exercice un prétexte à mille gamineries ; leur imposer silence serait impossible. Une émeute finit par éclater, forçant les chefs à faire évacuer la salle afin de séparer les agitateurs de ceux qui témoignent quelque bonne volonté. En vain la généreuse organisatrice de la brigade essaye-t-elle de les haranguer ; en vain leur montre-t-elle les gravures très intéressantes qui accompagnent un article sur le procédé Drummond publié dans le Mac Clure’s Magazine. Ils s’écrient en regardant les modèles qu’on leur propose : « Des soldats de plomb ! » Et les rires d’éclater, tous les projectiles qui leur tombent sous la main, crachoirs compris, de voler d’une tête à l’autre. C’est toujours ainsi au commencement. Gavroche en Amérique est tout de bon terrible, et il ne s’en cache pas ; la sournoiserie paraît lui être inconnue comme la déférence. Il se moque effrontément des savans messieurs et des belles dames qui s’exténuent à lui faire du bien, mais au moins n’a-t-il jamais l’idée de les tromper par des grimaces hypocrites et intéressées. Pendant quelques semaines, il faudra lutter contre les diableries de ces indomptables ; puis la peur d’être expulsés une fois pour toutes les assouplira ; ils deviendront dignes de porter les glorieux insignes. Dès lors il est facile de les conduire comme un seul homme. On voit des brigades aller au bain en marquant le pas militaire ; on en voit partir pour un de ces campemens rustiques qui sont entrés dans les mœurs américaines, les plus pauvres habitans des villes pouvant ainsi se donner quelques jours de repos au grand air, prendre d’utiles vacances