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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/114

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la bibliothèque française devienne plus considérable. Nos grands écrivains n’y sont guère représentés que par des fragmens et à travers les appréciations de la critique anglaise. Il n’y a de complet que Sainte-Beuve ; cependant, je trouve à ma grande joie quelques volumes de Bossuet, de Racine et de La Bruyère. En Amérique notre XVIIe siècle est tenu en dédain. Ce serait œuvre patriotique, il me semble, que d’envoyer une bonne collection des classiques français non expurgés à la bibliothèque des Studies at home. Une fraternité intellectuelle dont profiterait notre gloire s’ajouterait ainsi au bien qu’accomplit déjà cette association qui a des résultats multiples. Le développement du goût s’étend à tous les détails de la vie, les mères sont préparées au métier d’institutrice et, pour les nombreuses filles qui ne se marient point, quelle ressource précieuse ! Je me rappelle la joyeuse physionomie de certaine vieille demoiselle rencontrée dans un froid village de cette Nouvelle-Angleterre où les longs hivers doivent amener un indicible ennui à qui n’a pas d’occupations absorbantes. Elle vivait par cette correspondance qui la rattachait au monde, à ce qu’il peut offrir de meilleur ; sans quitter son foyer, elle voyageait, elle était au courant de tout ; elle satisfaisait cette faim de l’intelligence qui est aussi pressante pour quelques-uns que celle du corps. Et je ne pus m’empêcher de souhaiter que tant de femmes de province oisives et mécontentes eussent chez nous cette ressource. Toutes les conditions sociales sont représentées parmi les étudiantes ; l’une d’elles écrivait de très loin ces lignes touchantes : « Avec ma leçon copiée le soir et attachée au mur de ma cuisine je ne trouve plus d’ennui à laver la vaisselle… »

Beaucoup de correspondances se prolongent pendant dix, douze, dix-huit ans. Entre les femmes qu’elles rapprochent l’amitié s’ensuit très souvent ; quelques écolières passent au rang de professeurs ; on se rend de mutuels services. C’est ainsi qu’une pauvre sourde, à peu près dénuée de tout, s’est révélée botaniste habile et a obtenu un emploi lucratif en rapport avec sa vocation. D’autres sociétés se sont formées dans diverses parties de l’Amérique auprès de celle dont miss Anna Ticknor est la patronne active. La manifestation la plus extraordinaire en ce genre est le mouvement populaire de Chautauqua, mais il se rattache aux choses de l’Ouest, grandes et rudement ébauchées, et ce n’est pas le moment d’en parler dans le salon éminemment bostonien de Marlborough Street. Le principal ornement de ce salon est un portrait de Walter Scott par Leslie qui le peignit tout exprès pour le père de miss Ticknor, l’auteur bien connu d’une excellente Histoire de la littérature espagnole. Ayant visité l’Europe, il avait plu infiniment à Walter