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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/935

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Enfin, le Conseil des Dix ayant mis sa tête à prix, il se résigna à quitter le territoire de la République. Il se réfugia dans le Tyrol, chez un de ses cousins, Richard de Strassoldo, dont il séduisit tour à tour la femme, Anna Maria, et la fille, Ludovica. Et comme le frère de Ludovica, Nicolo, lui demandait raison du déshonneur de sa sœur, Lucio lui jura d’épouser la jeune fille dès que serait morte Éléonore, sa première femme. Sur quoi toute la famille résolut de s’unir pour aller tuer cette malheureuse. Accompagné de sa maîtresse, Nicolo vint au château de Noale, où elle demeurait ; il lui demanda l’hospitalité, et, à peine introduit, lui brisa la tête d’un coup de pistolet.

C’est alors seulement que le Conseil des Dix s’enhardit à demander l’extradition de Lucio della Torre. Le misérable fut amené à Venise, dégradé de tous ses titres, et condamné à mort ; la Strassolda et son fils Nicolo furent condamnés avec lui. Tous les trois furent décapités sur la place Saint-Marc.

On trouve encore dans les articles de M. Molmenti plusieurs autres histoires du même genre, intéressantes non seulement comme de magnifiques sujets de mélodrame, mais aussi pour la singulière idée qu’elles donnent des mœurs vénitiennes au XVIIIe siècle. Je ne crois pas qu’en aucun pays on ait tenu ainsi peu de compte du gouvernement et des lois civiles. Le Conseil des Dix ne cessait pas d’émettre des décrets de bannissement, et de faire construire des colonnes en commémoration de sa sévérité ; mais les bannis se promenaient tranquillement sur les places, enlevaient les femmes, rossaient les gendarmes, et tout finissait par de nouveaux décrets et de nouvelles colonnes. C’est encore Napoléon, avec sa police et ses codes, qui a changé tout cela. Grâce à lui, Venise est en train de devenir pareille à n’importe laquelle de nos préfectures. Les gondoles elles-mêmes, bientôt, ne seront plus qu’un souvenir historique : les journaux affirment qu’on vient d’acheter, pour les remplacer, les petits bateaux à vapeur de l’exposition de Chicago.


T. DE WYZEWA.