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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/906

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vivement ; ils mandèrent la petite Mrs Todd qui accourut étonnée : « Dolly, dit Mrs Washington, est-ce vrai ? Tu es engagée à James Madison ? » La jolie veuve hésitait. « Si c’est vrai, dit mistress Washington, tu n’as pas besoin de rougir ; sois fière plutôt ; il sera pour toi un bon mari, et peu importe qu’il ait vingt ans de plus que toi. Le général a beaucoup d’estime et d’amitié pour M. Madison, et nous t’approuvons tous deux ; nous voulons que tu sois heureuse. »

Le mariage eut lieu en septembre 1794, chez une sœur cadette de Dolly, Lucy Payne, qui, à quinze ans avait épousé George Steptoe Washington, neveu du général.

Il fallut une semaine pour se rendre de Philadelphie à Harewood, propriété de ce jeune ménage. De nombreux voisins furent invités aux noces qui se prolongèrent pendant plusieurs jours.

Après une courte excursion à Montpelier, domaine de Madison, situé dans le comté d’Orange (Virginie), les nouveaux mariés rentrèrent à Philadelphie.

James Madison avait quarante-trois ans lorsqu’il se maria. Au physique, il était petit et faisait piètre figure auprès de Washington si majestueux, et de Jefferson dont la taille atteignait six pieds anglais. Mais il avait dans les traits et dans toute sa personne une dignité sereine, grave et douce, Par sa bonté délicate et aussi par ses qualités de penseur réfléchi et de travailleur acharné, ce grave mari sut inspirer à sa femme, jeune, et de goûts un peu frivoles, une tendre et sérieuse affection. Mrs Dolly commença vers ce temps son rôle de mondaine. M. Madison était un des membres les plus importans du Congrès, elle reçut et rendit beaucoup de visites, et eut un grand succès aux vendredis de Mrs Washington. L’été se passait à la campagne, dans la terre de Montpelier, où des amies, laissées à Philadelphie, envoyaient quelques échos des bruits de la ville, surtout des papotages sur la mode [1].

  1. Le gouverneur de la Pennsylvanie, Mac Kean, avait une fille, miss Sally, jeune personne très gaie, d’allure indépendante, dont s’éprit dès son arrivée en Amérique l’inflammable marquis d’Yrujo, ministre d’Espagne, et qui devint ainsi marquise. Elle était intime amie d’Anna, la sœur cadette de Mrs Madison, et si l’on veut savoir de quels objets était occupé l’esprit de ces jeunes personnes, on peut s’en faire une idée par les fragmens d’une lettre écrite en juin 1796 par Sally à Anna : « J’ai été voir hier une poupée, qu’on a expédiée d’Angleterre pour nous montrer les modes. On porte de très longues traînes avec des garnitures en passementerie. Il y a aussi une robe, plissée en arrière, ouverte, et ruchée sur les côtés, sans traîne. Les chapeaux ont une forme nouvelle : on les porte tout à fait sur le côté de la tête. Il est venu un chapeau de paille pour Mrs Bingham, garniture blanche avec de larges rubans rouges. Les corsages sont de deux pouces plus bas qu’avant, et l’on ne connaît plus les manches longues. Elles s’arrêtent un peu au-dessus du coude. Et les coudes ? les nôtres, ma chère Anna, sont d’albâtre à côté de ceux de quelques-unes de nos dames les plus élégantes… Tous nos beaux vont bien, l’aimable Chevalier est rétabli, plus charmant que jamais… »
    Sally écrit encore en septembre de la même année : « Vous ne pouvez vous figurer, ma chère Anna, comme je m’amuse. Le charmant Chevalier, le divin Santana, le joyeux Viar, le spirituel et agréable Fatio, lord Henry aux yeux noirs, le comte langoureux, le modeste et bon Meclare sont tous les jours chez nous. On va à cheval, ou on fait de la musique. Je donnerai des détails à votre sœur Madison, car je suis lasse d’écrire, ceci est ma troisième lettre aujourd’hui… M. et Mrs Jandenes vont s’embarquer en juillet avec les deux chers bébés en bonne santé. Ils doivent m’envoyer dès leur arrivée en Espagne un volume de lettres, me donnant toutes les nouvelles. Je recevrai aussi une élégante guitare espagnole, et j’apprendrai à en jouer. Signor don Carlos m’a déjà donné quelques leçons. Nous avons ici un fameux chanteur italien qui est venu avec le ministre. Il joue de tous les instrumens, et c’est bien la créature la plus drôle que vous ayez vue… etc., etc. »