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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/904

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véritable reine, par la grâce, la beauté, la vivacité, le tact, de ce tout petit royaume où chacun, dès qu’elle parut, se soumit le plus volontiers du monde à ses lois.

Mrs Dorothy Madison (Dolly, par abréviation) avait vingt-neuf ans lorsque son mari prit les fonctions de secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères et de beaucoup d’autres affaires). Elle était fille d’un Virginien, John Payne, et d’une Virginienne, Marie Coles, à qui Jefferson, lorsqu’il avait vingt ans, avait fait la cour, et cousine par sa mère du célèbre orateur Patrick Henry. Payne, un riche planteur, appartenait à la secte des quakers. De temps en temps, sa conscience lui reprochait de tenir en servitude des êtres qui étaient ses semblables. Ce reproche devenant à la fin une obsession, il vendit sa propriété et émancipa ses noirs. On le traita de fanatique ; il n’en eut cure, et alla s’établir à Philadelphie, séjour d’élection pour un quaker convaincu. Il y devint elder (ancien) et prêcheur. Il fit en même temps des affaires et s’y ruina. C’était l’époque où la dépréciation du papier-monnaie bouleversait toutes les situations. Payne fut une victime du krach des assignats de la révolution américaine.

La petite Dolly avait été élevée très simplement, comme une quakeresse. Lorsqu’elle atteignit ses dix-neuf ans, elle gagnait depuis longtemps tous les cœurs par le charme exquis de ses manières. Taille élancée, ovale délicat du visage, traits plus plaisans que réguliers, un teint éblouissant de blonde avec des cheveux noirs et des yeux bleus de l’expression la plus douce sous la modeste cape de quakeresse, tel est le portrait que nous trace d’elle la main pieuse d’une petite-nièce [1], qui a recueilli récemment d’intéressans souvenirs sur cette gracieuse contemporaine des commencemens du siècle.

Lorsque le jeune M. Todd rencontra sur sa route ce trésor de grâce, il en devint éperdument amoureux et demanda la main de la belle. M. Todd était un avocat de bonne famille, possesseur d’une honnête aisance. Il était aussi de la secte. M. Payne le tenait en haute estime et avait de sérieuses raisons, depuis ses embarras de fortune, de lui vouloir être agréable. Il plaida auprès de sa fille la cause du jeune homme et la gagna. Miss Dolly se maria par reconnaissance et trouva dans cette union trois années de bonheur.

Malheureusement, en septembre 1793, la fièvre jaune éclata à Philadelphie, et y fit d’affreux ravages, dont Brockden Brown a tracé un curieux et émouvant tableau dans son roman de

  1. Memoirs and Letters of Dolly Madison, edited by her grand-niece, Boston.