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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/783

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clientèle de nations vassales qu’on pourrait opposer à ses adversaires. C’était reprendre, avec d’autres armes, la vieille tactique de l’ancien régime, en substituant seulement des confédérations de peuples aux confédérations de princes. On imiterait ainsi ces politiques du temps passé qui avaient su plier à leurs desseins les forces les plus réfractaires et même la passion religieuse. Les affaires de Grèce offraient la première occasion d’appliquer cette nouvelle méthode. On vit les puissances, enflammées d’un beau zèle pour la liberté, rivaliser de promesses et même de secours effectifs ; et cette émulation de popularité les poussa jusqu’à Navarin, cette victoire célèbre, remportée presque involontairement, que Wellington qualifiait d’événement malencontreux.

Par malheur, le sentiment national se retourne généralement contre ceux qui l’exploitent. Autrefois les gouvernemens disposaient de mille moyens de séduction : ils avaient les subsides en argent, que personne, pas même l’empereur, ne rougissait d’accepter ; ils pratiquaient dans les cours des intelligences, en attaquant les souverains par leurs passions, les ministres par l’avarice ou la vanité. Mais aujourd’hui tous ces procédés sont percés à jour et la fierté des nations ne s’accommode d’aucun lien de dépendance. Quel ressort fera-t-on jouer pour gagner définitivement un peuple ? La reconnaissance ? Nous sommes bien revenus de cette illusion généreuse : l’ingratitude, déguisée sous le nom de patriotisme, paraîtra toujours aux nations le plus saint des devoirs. Les liens dynastiques ? Ils ne sauraient prévaloir à la longue contre les sentimens du pays. La parenté de race ? Elle n’a jamais contre-balancé le plus faible intérêt d’Etat. La ressemblance des institutions ? Je ne vois pas que les républiques de l’Amérique du Sud entretiennent des rapports fort amicaux.

Cependant la diplomatie a tout mis en œuvre. Pendant une trentaine d’années, elle s’est acharnée à la poursuite de cet avantage insaisissable qu’on nomme influence. « Il faut aux Etats de la considération, » disait un des diplomates les plus avisés de l’ancien régime [1]. Mais n’est-ce pas hasarder cette considération que de la fonder sur un crédit purement illusoire ? Le négociateur ressemble alors à ce fils d’Idole des Lettres persanes, qui invite les peuples à s’enrichir dans l’empire de l’imagination : « Peuples de Bétique, voulez-vous être puissans ? Imaginez-vous que vous l’êtes. Mettez-vous tous les matins dans l’esprit que votre influence a doublé pendant la nuit. Levez-vous ensuite ; et, si vous

  1. Le Secret du Roi, par le duc de Broglie, I, p. 515.