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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/700

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d’insomnie agitée, il s’est mis à écrire de sa main deux lettres, l’une à son oncle, l’empereur Guillaume, l’autre à l’empereur François-Joseph, deux lettres enfiévrées, sorte d’ultimatum, posant ses conditions et annonçant la guerre en cas de non-satisfaction… L’empereur, mon maître, a reçu la sienne pendant les manœuvres militaires : elle lui a causé une violente secousse, et il me l’a envoyée aussitôt. J’ai compris que la chose devenait grave et qu’il fallait aviser ; car je voyais les coquetteries de Gortchakof et de la presse russe pour flatter vos rancunes contre nous et vous entraîner à une affaire : je voyais des tentatives analogues se faire du côté de l’Italie… L’Autriche, fort inquiète, me demandait ce qu’il fallait faire. J’étais à Gastein : j’y ai appelé Andrassy, et nous avons jeté les premières bases de mon voyage à Vienne et des arrangemens à conclure entre nous. »

Au cours de l’entretien, M. de Bismarck s’était plaint à M. de Saint-Vallier des fracas, des cruels ennuis que lui causait la nécessité de compter « avec les accès de sentimentalisme irréfléchi de son vénéré maître et seigneur, » lequel avait eu la funeste idée de répondre par une dépêche attendrie à la lettre de menaces de son neveu et de lui demander une entrevue. En apprenant cette fâcheuse nouvelle, le chancelier avait éprouvé, disait-il, « un ébranlement nerveux qui lui avait fait perdre tout le bénéfice retiré de la cure de Gastein. » En vain avait-il supplié, adjuré l’empereur de renoncer à son idée ; l’entrevue, eut lieu et, pour surcroît d’humiliation, le rendez-vous avait été pris sur le territoire russe, à Alexandrovo. Mais le neveu, parait-il, accueillit mal les explications que lui donna son oncle, et aussitôt M. de Bismarck partit pour Vienne, où le projet de traité fut rédigé. Il restait à le faire agréer par l’empereur Guillaume, dont on n’obtint l’assentiment qu’à force de sollicitations et d’instances. « Nous avions décidé à Vienne que nous donnerions connaissance de notre accord au cabinet de Saint-Pétersbourg. Mon souverain a cru que cette notification serait regardée comme une provocation ; il a refusé plusieurs jours d’y consentir. J’ai dû prendre les grands moyens et donner ma démission. Il l’a refusée, mais il y a répondu par l’offre de son abdication ; j’ai refusé à mon tour, et nous avons fini par nous entendre. » Le prince ajoutait qu’après avoir reçu cette communication, le tsar n’avait pas tardé à s’adoucir, qu’au bout de huit jours les rapports étaient devenus plus faciles, qu’ordre avait été donné aux journaux russes de modérer leur langage, « que l’ours de combat avait rentré ses griffes en voyant debout et unis les dogues de garde. » Telle était sa version ; on sait que dans les histoires qu’il raconte, il ne dit jamais tout, et que ce qu’il ne dit pas est souvent l’essentiel.

Ce grand politique n’entendait point pousser les choses à l’extrême. Il a déclaré plus d’une fois dans ces derniers temps qu’il n’avait jamais