Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/674

Cette page n’a pas encore été corrigée


devra interdire la voie du canal d’eau douce (le seul qui alimente Suez d’eau potable) à des centaines de pèlerins égyptiens, mendians pour la plupart, qui arrivent ainsi à petites journées de la basse Egypte et campent plus ou moins longtemps sur les bords du canal. Que ne déversent-ils pas dans l’eau que boivent les habitans de Suez ? Aussi la fièvre typhoïde, qui ne régnait plus à Suez depuis une année, y a-t-elle reparu, dans un intervalle de quinze jours à un mois, après que les eaux du canal d’eau douce avaient été souillées par eux. C’est précisément la limite correspondant à la durée d’incubation de la maladie.

Il faut cependant remarquer qu’en Egypte, depuis le mois de juin, on avait réellement fait quelque chose pour combattre l’invasion éventuelle du choléra. Les marchés, les rues avaient été nettoyés avec soin. Les écheches, tandis sordides, où s’accumulent les misérables, le bas des murailles, avaient été nettoyés à la chaux. On avait même attribué à la ville de Suez 25 000 francs pour combler les birthets ou mares et construire un égout ; mais le choléra est éteint depuis plusieurs mois, et on n’a pas encore commencé les travaux.

Jamais on n’avait vu une épidémie aussi meurtrière. Au dire de tous, la mortalité causée par le choléra a été énorme ; les uns estiment que le quart des Hadjis a succombé, les autres parlent du tiers. Le choléra a éclaté à la Mecque un mois avant les fêtes, ce qui ne s’était jamais vu ; 2000 ou 3000 pèlerins qui attendaient à Suez n’en sont pas moins partis, et il paraît que, si on les en eut empêchés, on eut commis une sorte de sacrilège. Le zèle n’était donc pas refroidi ; quelques-uns seulement murmuraient contre les Européens instigateurs des quarantaines et des droits sanitaires. L’état moral des sédentaires était cependant moins bon que les années précédentes : ils avaient peur du choléra.

On a parlé de 40 000 décès, chiffre bien difficile à vérifier ; des témoins oculaires ont parlé « de collines de cadavres restant trois ou quatre jours sans sépulture, en juillet, sous le tropique ! de fosses de 25 mètres de long sur 15 de largo et 5 de profondeur comblées en une demi-journée. » Une femme de Suez a dit au docteur Legrand « qu’à la Mecque l’horreur était si grande que, passant dans les rues, il fallait regarder en l’air devant soi pour ne pas voir les morts et les mourans entassés de chaque côté. Malheur à qui tombait en route ! on le prenait par les pieds pour le traîner au monceau. » Les indigènes et les soldats de police n’avaient pas le temps, comme les années précédentes, de vendre à la criée les dépouilles des morts et même de ceux qui ne l’étaient pas encore tout à fait.

Après le pèlerinage, lorsqu’une épidémie éclate au Hedjaz,