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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/613

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l’Afrique orientale, et qui dans peu d’années aura pour axe un chemin de fer allant du cap de Bonne-Espérance au Nil, encadre d’un côté, du côté de l’ouest, l’océan Indien. A l’est, cet océan est bordé par l’Australie, par la Birmanie, et par les acquisitions incessamment croissantes de l’Angleterre, le long de la côte de Malacca, où Singapour a été sa base d’opération. Du côté du nord, elle possède aujourd’hui non pas seulement l’Inde, mais toute la côte d’Asie, dont elle s’est emparée, depuis Aden jusqu’au détroit de Malacca, sans qu’on ait attaché en Europe à cet important fait géographique l’attention qu’il méritait. Le public de nos pays a plus ou moins suivi l’annexion des côtes occidentales de l’Indo-Chine par les deux expéditions de Birmanie et par les empiétemens incessans des Strait’s Settlements. Mais, à l’autre extrémité de la ligne, la côte méridionale de la grande péninsule arabique, déserte et inhospitalière, l’Angleterre se l’est appropriée sans bruit. La question de Mascate, connexe de celle de Zanzibar, lui donne aujourd’hui des droits ou des prétentions sur les côtes sud-est de la même péninsule jusqu’au détroit d’Ormuz. L’annexion du Mekran vient de fermer le cercle. La Russie seule peut le briser, s’il en est temps encore, ce qui semble de plus en plus douteux. Il est vrai qu’à un moment donné, elle aura toujours, en dernier ressort, la ressource de chercher ce résultat par une guerre ouverte. Mais, dans les circonstances modernes, une grande guerre européenne est chose si grave qu’il n’est guère de puissance qui consente à en prendre la responsabilité, ni qui soit en état d’en supporter la dépense. En même temps il n’est guère de conquête coloniale, quelque grosse qu’elle soit, qui en vaille la peine, et l’Angleterre, elle-même, bien qu’elle soit la plus grande puissance coloniale du monde et que ces questions aient pour elle plus d’importance que pour aucune autre nation, hésiterait sans doute, elle l’a prouvé plusieurs fois, à en faire un cas de guerre générale. Le seul procédé qu’il y ait à employer vis-à-vis des Anglais, sur le terrain critique, — ceci est un fait d’observation simple et nullement une critique, — consiste à les devancer, à s’emparer avant eux de la proie qu’ils convoitent sans se laisser intimider par leurs cris, par leurs appels à la morale des nations, auxquels nous avons été assez naïfs pour nous laisser prendre si souvent, ni par leurs menaces, qui ne seront jamais poussées jusqu’à l’exécution. Il suffit, après les avoir gagnés de vitesse, quand on le peut, d’attendre avec calme une déclaration de guerre dont jamais, et avec raison, ils n’assumeront ni les charges ni la responsabilité. Si les hommes d’Etat français n’ont pas toujours compris ce jeu, et s’ils se sont montrés parfois d’une naïveté