Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/509

Cette page n’a pas encore été corrigée


entre des pressions opposées. On s’en étonnera moins si l’on songe que cet Etat, dont nous vivons, n’est qu’un compromis entre la petite patrie locale et la monarchie universelle, entre Athènes et Rome, et que ce compromis n’a pu être dicté que par l’expérience, c’est-à-dire par l’impossibilité de s’exterminer les uns les autres.

Cette impossibilité une fois constatée, bien à contre-cœur, la politique devient singulièrement compliquée ; elle entre dans la période qu’on peut appeler diplomatique ; car enfin, ces autres Etats, qu’on ne peut supprimer, il faut bien vivre avec eux, se préoccuper de leurs forces et de leurs desseins, les attirer, si l’on peut, dans ses combinaisons. C’est un embarras que l’antiquité ne connaissait guère. « Carthage nous gêne, disait le citoyen romain : il faut détruire Carthage. » Voilà une raison d’Etat simple et facile à saisir. « Carthage nous gêne, disent les modernes, mais il faut la supporter, la contenir et, au besoin, s’en faire une amie. » Il ne suffira donc pas que chacun connaisse son intérêt et sa force, il faudra mesurer les intérêts et les forces des autres. Et cette question, déjà difficile à résoudre pour un seul adversaire, on doit se la poser pour chaque nouvel Etat qui surgit et se consolide, puis faire ensuite la somme des intérêts et des forces. Cette estimation minutieuse est proprement la tache de la diplomatie ; et la même raison d’Etat qui, d’une main, contient énergiquement les peuples, doit, de l’autre, peser des fétus de paille dans une balance très sensible.

Tels sont les traits essentiels de l’ancienne politique : elle est froide, prudente, rebelle aux entraînemens, dure dans la répression ; elle est la vivante antithèse de l’esprit chevaleresque ; elle s’enveloppe de mystère et n’avance que pas à pas, n’avouant jamais qu’une partie de ses espérances, désirant tout, se contentant de peu, vaste dans ses conceptions, circonspecte dans ses actes, décidée à aller jusqu’au bout de ses forces, mais pesant avec sagacité les forces des autres et faisant de ce calcul un art subtil et compliqué. Ce sont « jeux de prince », aurait dit La Fontaine.


IV

Aussi le monde, sous son règne, ne ressemble plus à une puissante et libre fournaise d’où jaillissent des générations spontanées, mais à quelque immense forge où des instrumens de précision taillent, retaillent, percent, compriment et soudent les peuples. On sent que le travail antérieur n’est pas perdu : la politique