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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/506

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corde luttant en désespérés contre l’ordre naissant ; — des prélats naturellement pacifiques, transformés en loups par le voisinage des loups ; — des cités opulentes faisant sonner fièrement le carillon de leurs beffrois ; — une confédération guerrière de marchands dont les anneaux se glissent à travers toute l’Europe, étreignant le commerce du Rhin à la Baltique : — des provinces. des royaumes entiers, mis aux enchères par les prétentions féodales et voyageant d’une maison à l’autre dans la corbeille de noces des princesses ; — puis les républiques italiennes, petites-filles de la cité antique, animées d’une vie rapide et frémissante qui brûlerait les poumons d’un peuple plus calme ; — les cités maritimes surtout, si belles encore dans leur décadence, qu’on ne peut se lasser d’admirer les rives qu’elles jonchent de leurs débris : tel est le tableau bien imparfait de la vie qui fourmillait alors et dans laquelle une politique implacable allait porter la hache.

Certes, le sacrifice était dur. Quelles que fussent les misères de cette Europe, toute chaude encore des éruptions volcaniques du moyen âge, et malgré le feu qui couvait sous le sol mouvant, je ne sais quelle fraîcheur de création s’épanouissait à la surface. L’originalité, l’initiative personnelle, l’esprit d’une orageuse liberté éclataient partout en saillies vigoureuses, de la même manière que l’art de la Renaissance poussait vers le ciel la tourelle et le toit pointu, et déployait les courbes élégantes et hardies des monumens de cette époque. Au milieu de ce monde jeune et dru, plein d’élan, de caprice et de sève, la raison d’Etat semble une sorte de Parque rechignée qui tisse sa toile dans un coin. Tantôt elle emprunte le regard aigu d’un Louis XI, tantôt la figure fine et froide d’un Richelieu, mais rarement elle se fait aimer. Son apparition dans l’histoire soulève le plus souvent un concert de malédictions et de haines. C’est sur elle, sur cette conseillère sans entrailles, qu’on rejette tous les maux de la guerre, toutes les misères du peuple. Sans doute, la nation aime son roi ; elle l’acclame quand il se fait sacrer à Reims ; elle accourt à sa voix quand il repousse l’étranger. Mais elle voudrait s’en tenir à ce culte intermittent et ne rien céder de ses privilèges, de sa turbulence ou de ses querelles domestiques. Autant Jeanne d’Arc fut populaire, autant l’histoire est injuste pour les conseillers de Charles VII, qui firent de si grandes choses après la mort de la Pucelle. Lorsqu’on fait peser sur la nation le joug des nécessités d’Etat, n’osant point accuser le maître, elle dénonce les serviteurs, les ministres, les gens de loi, tous les avocats importuns de la raison dans un âge de passions, de tumulte et de têtes.

Grippeminaud, dit Rabelais, avait « les mains pleines de sang,